Repérer, prévenir, être avec ; en quoi le projet éducatif s’oppose au projet sécuritaire

lundi 19 mars 2012

Une des difficultés importantes de la pensée sur l’éducation, qui cause tant de flottements et tant de difficulté, est le flou entretenu entre certains concepts, sur lesquels il nous faut donc revenir.

Ainsi les partisans de l’autonomie en matière éducative se recrutent-ils parfois parmi les ultralibéraux et, d’autres fois parmi des militantEs pédagogiques, engagéEs politiquement à l’opposé. C’est que les unEs entendent l’autonomie comme l’échelon déconcentré d’une gouvernance et d’une gestion des ressources humaines qu’ils appellent de leurs vœux dans une école devenue « marché » (et ouverte à la « vertu » de la concurrence). Pour les autres, l’autonomie dont il est question signe avant tout un acte d’appropriation et d’émancipation, tant pour l’éducateur/trice que pour les enfants et leurs familles. Entre ces deux conceptions, rien de commun et pourtant, le mot, piège, traître, est le même.

La novlangue sécuritaire

On comprend dès lors que les partis politiques peuvent facilement camoufler le flou et le vide de leurs programmes et visions éducatives sous ce terme bien commode. Le mot autonomie n’est évidemment pas le seul à générer autant d’ambivalence. Que dire de la sécurité ? Qui ne voudrait d’une éducation, d’un travail éducatif et social qui placerait ses acteurs en sécurité ? Derrière ce consensus d’ensemble peuvent se cacher nombre de pratiques éducatives, enfermantes, archaïques, répressives… Comment dès lors s’en sortir ? On peut commencer peut être à y voir plus clair en ajoutant au concept de sécurité, par exemple l’adjectif « affective ». Oui, l’acte fondateur de l’éducation en direction des enfants est de placer ceux-ci dans un milieu où ils peuvent ressentir une sécurité affective. On voit dès lors en quoi les pratiques de vidéosurveillance, de policiers, de programmes de sécurité, de fouilles de règlementations… sont à l’opposé du but visé.

Mais la question de la sécurité renvoie également à celle de la question des risques et donc de l’éducation aux risques. Et là le gouffre est béant. Les pratiques et conceptions sécuritaires ignorent et empêchent banalement et quotidiennement toute éducation au risque (personne ne voulant en prendre dans un climat sécuritaire, où tout risque provoque des réactions phobiques). Or, sans éducation au risque, les enfants (comme tout le monde) sont en danger.

De sorte qu’il s’agit bien d’une novlangue au sens qu’Orwell a donné à ce néologisme dans son livre prémonitoire : 1984.

Cette novlangue est définie par Orwell comme l’emploi traitre et perfide des termes pour amener une confusion entre une chose et son contraire et pour finir par décourager qui que ce soit de chercher du sens en politique. Ainsi la société qu’il décrivait proclamait «  La guerre c’est la paix », ou bien « l’amour c’est la haine ».

Sur le même mode, notre société derrière des termes ambigus, dissimule le fait que l’autonomie des établissements (regroupés ou pas) c’est la dépendance assurée du/de la professionnelLE à sa hiérarchie, que les pratiques sécuritaires mettent tout le monde en insécurité et que la détection précoce des problèmes est tout … sauf de la prévention.

Une logique simpliste empruntée au discours médical

La propagande que nous subissons en permanence, relayée par les médias ( qui ne survivent plus financièrement, ne vendent plus que grâce aux sujets sécuritaires, aux faits divers transformés en faux débats de société) s’appuie aussi sur des idées simples.

Parmi ces idées simples il y a d’abord celle-ci : « Plus on repère un problème plus tôt, mieux on le traite ». On voit la logique de cette affirmation ; elle est directement empruntée à la médecine, et au domaine du cancer, par exemple : je préfère en effet, le repérer quand la tumeur est petite et isolée.

C’est cette logique que nous assène la HAS (la Haute autorité sanitaire) quand elle exhorte ou conforte le gouvernement à pratiquer le dépistage précoce des psychopathies, des inadaptations, et maintenant des problématiques psychosociales.

Face à autant de bon sens apparent, que répondre, surtout quand on s’empresse d’ajouter que c’est pour le bien même des personnes détectées qu’on souhaite repérer leurs problèmes de plus en plus tôt.
Et bien là aussi, il me semble que le mieux que nous puissions faire est de reprendre le sens des mots et peut être au passage aussi des maux que nous subissons tous.

Reprendre le sens des mots

La prévention, ce n’est pas le repérage, ni même la recherche de l’évitement d’un danger, ou d’un fléau. Durant l’enfance et a fortiori la petite enfance, la prévention ne consiste qu’en une seule tâche mais elle est immense : renforcer les facteurs de protection des individuEs eux/elles-mêmes. Prévenir c’est avant tout rendre fort, permettre par exemple à l’enfant d’être bien dans sa peau, de se connaître lui/elle-même, de savoir s’exprimer, d’être en sécurité dans son milieu , d’avoir de nombreux adultes sur qui compter, d’avoir une bonne image de lui/elle-même et de se sentir reconnu.

Déjà là on sent un hic : comment les objectifs de la prévention primaire pourraient ils simplement coexister avec une quelconque logique de dépistage psychosocial ? Il y a tout simplement antinomie.
La seconde confusion porte sur le concept d’éducation lui-même ; n’en déplaise aux maniaques des droits et des devoirs, éduquer c’est avant tout donner et ne pas exiger. En éducation le lien précède la loi et lui donne du sens. Il faut avant tout donner à l’enfant le respect de ses rythmes, une reconnaissance de lui-même avec ses différences, un accueil inconditionnel… C’est ce don initial qui donnera du sens à la loi, aux limites, aux règles. Celui qui n’a pas reçu de don initial ne peut pas donner en retour. Nul ne peut donner ce qu’il n’a pas reçu. Et là encore, on voit la parfaite contradiction de cette exigence éducative, de cette inconditionnalité de la reconnaissance personnelle et de l’accueil de chacun… avec toute volonté de repérage, détection et de tri.

Les référentiels d’observation et de détection des problèmes psychosociaux induisent à une autre aberration. On va chercher en petit chez les enfants ce que pourrait être la criminalité chez les grands ; ainsi on va être attentif aux premiers larcins pour prévenir le banditisme, à la curiosité sexuelle pour lutter contre les prédateurs, l’instabilité motrice ou la moindre agressivité contre la délinquance. Ainsi on plaque le monde des adultes sur celui des enfants sans réfléchir ; quel passage à l’acte ! Quelle violence. Et non ce n’est pas la réalité ; dans la réalité l’enfant normal passe normalement par le larcin, l’instabilité, la curiosité sexuelle et l’agressivité. Si on criminalise, on fige, on traumatise, on blesse. Les peurs des adultes sont souvent obscènes, à leur insu même, et cette obscénité reportée sur les enfants est une grande violence.

Alors il faut rappeler que l’éducation n’est pas une ligne droite, que la transgression est une qualité humaine qui témoigne de l’autonomie et de l’intelligence des humains et de leurs enfants. Il faut rappeler qu’éduquer est un travail qui commence justement quand les enfants ne respectent pas les règles, qu’elle est là la véritable identité professionnelle des éducateurs/trices. Comment réclamer dès lors que celles et ceux qui ne respectent pas les règles soient excluEs ? C’est comme si l’hôpital renvoyait les malades sur le trottoir.

Tordre le cou à la pensée "naturalisante"

La dernière fausse évidence à laquelle il faudrait tordre le cou est l’idée que les problèmes sont enfermés dans les personnes. Cette tendance a un nom : « le naturalisme » ; elle consiste à croire que les problèmes sociaux et politiques s’inscrivent dans la nature des personnes qui les expriment. Ainsi le vol, dans cette perspective ne s’expliquerait jamais autrement que dans la nature et la psychologie du voleur. Etre voleur/voleuse serait l’identité principale du voleur/voleuse et il serait légitime de le repérer au plus tôt pour ce qu’il est. Dans le même domaine, on tente de plus en plus à minimiser les inégalités sociales en les « naturalisant » ; ainsi cherche-t-on depuis toujours à expliquer la misère et la pauvreté par de mauvais choix individuels, de mauvaises mœurs, une mauvaise gestion, une mauvaise foi.

Cette tendance « naturalisante » vise à dépolitiser les questions sociales et politiques ; en effet, plus un problème devient massif dans une société, plus ceux qui en tirent profit ont intérêt à le masquer en l’individualisant. Ainsi dans une société qui vole tout le monde, par exemple, on cherche toujours plus à criminaliser le petit voleur individuel. Il en est de même pour le traitement du chômage dont on tente de renverser la charge en mettant en cause l’employabilité des personnes concernées. Il en est de même pour le racisme quand on en accuse celles et ceux qui en sont institutionnellement victimes ; il en est aussi de même pour l’enfermement, le repli sur soi, la sédentarisation des jeunes des quartiers quand on le renverse en critique concernant leur manque de mobilité.

Appliquée à l’éducation et à la petite enfance (comme à la grande) cette tendance est catastrophique car elle empêche les acteurs /actrices éducatifs de se poser les vraies questions, voire de penser tout court. Si l’inadaptation est dans l’enfant cela permet de dédouaner l’institution, la pédagogie ou les pratiques éducatives. On ne cherche plus à savoir si l’institution est violente, « enfermante », peu accueillante, stigmatisante, inégalitaire, élitiste, ou simplement terne et peu motivante.

On ne repère pas les enfants déviantEs pour leur bien, pas plus qu’on ne leur fait du bien en les repérant alors qu’on sait même tout le mal qu’on fera subir après … aux intéresséEs et à leur famille qui partagera les conséquences de leur relégation.

La seule prévention, c’est l’éducation

Mais alors si on ne peut pas repérer les déviances psychosociales, que peut-on faire pour prévenir ?

Et bien justement, cela, éduquer et réaffirmer que la meilleure et la seule prévention qui vaille, c’est l’éducation. Encore faut-il ajouter qu’il s’agit de donner une éducation pour de bon.

Dans un groupe d’enfants, la meilleure façon de prévenir la marginalité, le repli sur soi, l’agressivité est de donner une place à chacunE et de donner de la place à touTEs. Il s’agit de respecter l’autonomie des enfants, leur autorité en quelque sorte dès le plus jeune âge. Il s’agit de leur permettre les expériences, et les prises de risque dont ils/elles ont besoin ; en même temps il s’agit de leur garantir la sécurité y compris affective qui leur est nécessaire. Et cela suppose pour l’éducateur/trice de ne pas attendre que cette éducation soit déjà donnée à l’extérieur, et par exemple par les parents.

Et non, c’est à l’éducateur/trice qu’il convient d’apporter cette éducation justement parce que les parents le plus souvent en sont empêchés, n’en ont ni l’espace, ni le temps, ni les moyens. Prévenir ce n’est pas renvoyer le problème aux parents pour qu’ils aillent voir le « réparateur », car il n’existe pas de réparateurs d’enfants ; non prévenir c’est éduquer en même temps et avec les parents.

Et c’est là que le bât blesse, où réside la plus grande difficulté ; si, i aujourd’hui, l’école est tellement poreuse aux discours sécuritaires, si elle est tellement exposée aux pratiques de repérage et à la stigmatisation précoce… c’est parce qu’elle est de moins en moins et par endroits plus du tout, UN LIEU ÉDUCATION.

Peut-on encore éduquer à l’école ? Y a-t-il encore dans la société, qu’on subit, un projet éducatif pour les enfants d’aujourd’hui ? Telles devraient être nos plus urgentes questions, bien loin du rouleau compresseur institutionnel de la stigmatisation des différences.
Comment faire savoir au grand public que nous savons faire ? Oui nous savons comment les enfants peuvent grandir plutôt bien au sien d’une école ouverte, respectueuse, inventive et créative. Oui nous savons comment nous pouvons rendre les enfants plus forts et capables de signaler, d’éviter et de réagir face aux violences qu’ils peuvent subir. Oui nous savons comment les enfants peuvent apprendre la socialité, la vie de groupe et l’autonomie. La question est de savoir si ce travail éducatif peut encore avoir lieu dans une école qui chaque jour, abandonne davantage l’éducation contre l’invasion des activités d’évaluation, de repérage et de contrôle social.

Laurent Ott