Éducation et démocratie : l’expérience des républiques d’enfants

Soirée EDMP jeudi 12 avril 2012
mardi 22 mai 2012

Nous publions l’introduction de présentation faite lors de la rencontre-débat organisée le 12 avril à l’EDMP avec Romuald Avet et Michèle Mialet, autour de leur ouvrage consacré à un mouvement original, et insuffisamment connu, mais qui demeure porteur d’enseignements et de réflexion sur le sens et le contenu de la revendication d’une éducation citoyenne aujourd’hui.

L’expérience des républiques d’enfants au XXème siècle est très peu connue, elle est pourtant très riche dans sa diversité et très intéressante pour ce qu’elle a à nous dire, ou à nous apprendre, concernant les rapports entre éducation et démocratie. Nous avons voulu dans notre livre saluer la volonté, le courage, l’obstination et l’inventivité de ces hommes, de ces femmes et de ces enfants qui dans les conditions les plus difficiles, parfois les plus périlleuses, aujourd’hui encore, ont engagé un processus subversif, une véritable révolution éducative, pédagogique et sociale.

Une nouvelle éducation affranchie de l’autoritarisme

L’enfant est devenu un sujet de droit dans les pays démocratiques, il ne l’était pas encore au moment où se développaient les républiques d’enfants. Ses promoteurs ont anticipé cet événement en cherchant les moyens de le libérer de sa condition, souvent de son aliénation ou de son asservissement. L’expérience tragique de la barbarie les a confortés dans l’urgence de construire une nouvelle éducation affranchie non pas de l’autorité mais de l’autoritarisme, dans le respect des valeurs de liberté d’égalité et de fraternité.
Les enfants et les adolescents dans des contextes politiques et sociaux très différents se trouvaient le plus souvent assimilés à une minorité opprimée ou persécutée, il fallait les protéger, parfois les cacher lorsqu’ils étaient voués à une mort certaine et les libérer de leur servitude (la république de la Guette en France 1938 /1939). Aujourd’hui encore en Amérique du sud dans le prolongement de l’expérience espagnole, le mouvement des républiques d’enfants aide des enfants soldats à réapprendre à vivre hors d’une violence banalisée selon des principes d’autogestion.

Avec l’avènement de la démocratie, le principe même de l’autorité a été remis en question, il n’y a plus d’autorité admissible par les citoyens puisqu’il n’existe plus aucun pouvoir fondé à s’imposer de manière indiscutable comme nous le rappelle Marcel Gaucher. “Nous avons achevé de recouvrer le pouvoir sur nous mêmes. Cette ultime conquête a pris un visage social inattendu. Elle a achevé d’émanciper les individus. Elle les a affranchis de ces encadrements qui perpétuaient l’empreinte de l’ordre religieux au milieu d’une société sécularisée. Elle les a délivrés de ce qui pouvait subsister de contraintes envers des traditions. Elle les a déliés de ce qui pouvait faire obligation envers des collectifs de référence, de la famille et de la nation. Elle les a dégagés de la révérence hiérarchique et des liens d’obédience envers l’autorité même consentie”. Ce mouvement était déjà présent en Grèce à un moment donné car Socrate lui-même avait déjà revendiqué un libre examen critique de tous les aspects de la vie de la cité en instituant le primat de la raison.

Le projet d’autonomie comme moyen et finalité de l’éducation

Pourtant ce problème de l’autorité n’est pas réglé pour autant avec l’instauration de la démocratie dans le champ de l’éducation. Ce lien intrinsèque à l’autorité ne s’est pas dissout avec l’avènement de la démocratie quoi qu’en pensent ceux, partisans de l’ordre, qui cherchent à le restaurer, il s’est seulement transformé. Inventer un nouveau mode de socialisation qui prend acte de cette transformation radicale dans nos sociétés et nos institutions, tel était le projet des républiques d’enfants. Il consiste à mettre en œuvre le projet d’autonomie qui est comme le disait Cornélius Castoriadis “le moyen et la finalité de l’éducation”. 

L’éducateur n’exige pas l’impossible d’un enfant abstrait, idéal, épargné de toute contrainte et de tout conflit, affranchi de la loi ; il construit un cadre, favorise une expérience dans laquelle ce dernier peut en fonction de son âge et de ses possibilités prendre sa place et devenir acteur à part entière de son éducation en participant activement à l’administration et au règlement de la communauté dans laquelle il vit. Dans ce cadre émancipateur se forment des individus ayant intériorisé à la fois la nécessité de la loi et la possibilité de la remettre en question. De ce point de vue il ne nous paraît pas pertinent d’assimiler l’expérience des républiques d’enfants au mouvement libertaire qui à différents moments et dans différents pays a expérimenté des alternatives à une éducation autoritaire. Bien que la liberté de l’enfant demeure le projet commun, prétendre comme le dit encore Cornélius Castoriadis abolir tout pouvoir, toute loi, avec le sous-entendu qu’il y a une bonne nature humaine qui surgira à ce moment-là et qui pourrait se passer de toute règle extérieure se révèle être une utopie inopérante.

Accompagné par des adultes sans porter atteinte à la liberté

Rompre avec une éducation autoritaire ne va pas pour les promoteurs des républiques d’enfants sans instaurer un cadre institutionnel structurant, entièrement dévolu à l’égalité, à la justice et à la collégialité. L’enfant ne s’éduque pas tout seul, les adultes doivent accompagner ce processus d’autonomisation avec attention et vigilance. Le rôle des adultes change en effet à partir du moment où il se dépouille de son pouvoir, où il se résigne à ne pas avoir toujours raison, où il ne se prend plus pour un maître. Il n’en disparaît pas pour autant. L’éducateur se manifeste dans une présence discrète mais effective. Il suggère sans imposer, il oriente sans porter atteinte à la liberté, il soutient, il encourage, sa présence est réelle mais il sait aussi s’effacer, s’abstenir.

Matthew Appleton à propos de l’école de Summerhill l’affirme, “c’est grâce à son propre système de self-government que l’adulte ne peut exercer un pouvoir sur l’enfant, il lui donne au contraire la liberté de vivre en bonne intelligence avec lui”. Dans les républiques d’enfants, il arrive que les adultes soient mis en cause. Ils doivent se défendre aussi loyalement que possible en se gardant surtout de se servir du pouvoir de leur autorité, ce qui fausserait irrémédiablement les débats, mais en traitant d’égal à égal avec les enfants. C’est là une condition rappelait Célestin Freinet du fonctionnement normal de l’école coopérative. Cette expérience a été la pierre angulaire de ma propre éducation, elle m’a appris à devenir un “éducateur constitutionnel”, explique Janus Korczak (orphelinat polonais 1912 / 1942).

L’ordre et la discipline sont nécessaires mais pas n’importe quel ordre, ni n’importe quelle discipline. L’ordre et la discipline ne s’obtiennent pas par la peur ou la contrainte extérieure. On cherche à obtenir le consentement de l’enfant à une règle reconnue non pas par la ruse ou la séduction mais en lui apprenant, à travers les procédures délibératives qui favorisent le développement et l’élaboration du conflit, à se gouverner lui-même.

Parier sur la capacité des enfants à organiser eux-mêmes leur vie et leur travail

Les chefs rappellent Célestin Freinet, ne doivent pas être des professionnels maintenant une discipline autoritaire, même si l’ordre doit légèrement en souffrir, tous les citoyens de la communauté doivent apprendre à remplir leur rôle de citoyen actif. Les responsables seront nommés par l’assemblée générale qui est l’organe de gestion et le cœur de la vie collective des classes et des républiques d’enfants. L’auto-organisation des enfants et le travail communautaire sont la base solide de la discipline nouvelle. Pas d’élite de spécialistes, tous les enfants et adolescents proposent, discutent, décident et appliquent en prenant tour à tour des responsabilités dans l’institution ou la communauté éducative. On l’aura compris, l’expérience des républiques d’enfants rejoint de ce point de vue le grand mouvement de l’éducation nouvelle. Alors que certains de ses promoteurs s’y réfèrent explicitement (les époux Julien à la république de Moulin vieux en France 1938/1953), d’autres en ignorent l’existence (le père Sylva Mendès à la république de Benposta en Espagne 1956/1980), d’autres encore s’appuient sur la psychanalyse en prenant en compte l’inconscient (Homer Lane au Little commonwealth 1912/1920, et A. S. Neill à l’école de Summerhill en Angleterre 1921/1973). Si la psychanalyse soutient leur démarche, on ne peut pas dire pour autant qu’elle la fonde. Dans tous les cas, l’engagement éthique et politique et l’intuition éducative de ces hommes et de ces femmes ont guidé leur action.

Il ne suffit pas d’instruire l’enfant ou l’adolescent de ses droits et de ses devoirs envers lui-même, encore faut-il qu’il puisse exercer ses droits. Nous pensons en effet que l’enfant ne saurait être reconnu comme un citoyen, comme un sujet de droit, dans une société dont les fondements ne sont pas démocratiques mais inversement une société ne saurait se penser comme démocratique si elle n’accorde pas à l’enfant un vrai statut de citoyenneté. Nous rejoignons Jean Le Gal (représentant du mouvement Freinet en France) pour dire avec lui qu’ “il faut parier sur les capacités des enfants à organiser eux-mêmes leur vie et leur travail, à assumer des responsabilités en leur permettant de donner leur avis individuellement et collectivement au sein d’institutions démocratiques, en créant les conditions pour qu’ils puissent exercer les libertés publiques qui leur sont reconnues, en les aidant à devenir des citoyens par la pratique même de cette citoyenneté”.

Françoise Dolto à sa manière défendait également vigoureusement l’engagement dans la citoyenneté des enfants et des adolescents, elle préconisait d’ailleurs de fixer la majorité légale à quinze ans. Elle ajoutait que la vraie révolution à l’éducation nationale n’est pas de doubler le budget mais de changer les mentalités. Accepter d’être jugé par les plus jeunes, cela vaudrait toutes les réformes. “Donner la parole aux jeunes, ce n’est pas passer le micro à un leader qui s’exprime au nom des autres, ni lui faire remplir une grille de questions conçues par des adultes, c’est laisser à chacun être son propre porte-parole”.

C’est exactement ce que l’école de La Neuville, fondée par Fernand Oury et suivie pendant de longues années par Françoise Dolto, met en pratique tous les jours avec des résultats en ce qui concerne l’échec scolaire tout à fait significatifs. L’école de La Neuville ne se conçoit pas seulement comme un lieu d ‘instruction mais comme un lieu de vie, un espace de socialisation où l’enfant peut retrouver confiance en lui-même. L’échec scolaire n’est pas que le résultat de la difficulté à apprendre, il résulte aussi de l’attitude de l’enfant vis à vis de l’école et de la réponse que celle-ci lui donne. L’enjeu étant de l’aider à renouer avec son propre désir d’apprendre, désir qui n’a pas réussi à se déployer au sein de l’école traditionnelle.

Les hommes, les femmes et les enfants dont il est question dans le livre ont été novateurs dans la mesure où leur action a bouleversé un ordre établi, ce qui demeure une leçon pour notre temps si frileux, si craintif et éloigné de tout esprit de subversion.

Romuald Avet