Le féminisme en temps de crise

Espagne
vendredi 13 juillet 2012
par  Rosine

“Nous avons besoin de mettre en marche notre capacité d’analyse, de construire un récit véridique et lucide qui unisse toutes les pièces de ce puzzle changeant et complexe pour pouvoir créer des alternatives, sinon, d’autres écriront l’histoire.” Alors que le nouveau gouvernement conservateur, sous prétexte de crise économique, fait table rase des droits sociaux reconquis après la chute du franquisme, Esperanza Bosch exhorte le mouvement féministe à retrouver les voies de la lutte et de la résistance face aux vieux démons du patriarcat qui ressurgissent en Espagne.

Indiscutablement, nous vivons des temps convulsifs et turbulents. ImmergéEs comme nous le sommes dans une grave crise économique que personne n’a réellement vu venir, dont personne n’a su mesurer l’ampleur, et dont personne ne sait ni comment ni quand la fin adviendra, nous sommes les témoins quotidiens de la perte de droits sociaux que nous n’avions jamais cru aussi fragiles. Nous voyons comment, à l’ombre de la menace de ce que nous appelons “les marchés”, vont être balayées ces avancées pour lesquelles nous avons si longuement lutté, et plus particulièrement celles qui affectent directement la vie des femmes.

Avec tant de frissons quotidiens et tant de voix prédisant le pire, qui réussissent à nous mettre la peur au corps, nous sommes en train d’oublier qui sont les responsables réels de la crise. Comme dans un jeu de bonneteau, après avoir bougé beaucoup les pièces pour étourdir le spectateur, les citoyenNEs apparaissent au final les coupables désignées - quand ils ne sont pas accuséEs directement ou indirectement de gaspillage, de tricherie ou même de paresse. Et tombe sur notre tête tout le poids des coupes et des “réajustements”, alors que les vrais coupables non seulement en sortent immaculés, mais encore se permettent de nous donner conseils et leçons (voir par exemple les déclarations de grands banquiers, directeurs d’entités financières etc.). Cependant, l’immense majorité des hommes et des femmes dont les vies se voient sérieusement attaquées par toutes les politiques de restriction du nouveau gouvernement conservateur espagnol, tout comme les citoyenNES grecQUEs, portugaisES ou italienNEs, se sont trouvées emportées par un tsunami dont elles et ils n’ont jamais été la cause.

Les politiques d’égalité balayées en quelques mois

Personne ne pouvait penser qu’il y a seulement quelques mois, dans l’Espagne moderne dans laquelle nous croyions vivre, nous puissions pressentir comment seraient démantelées les politiques d’égalité, et dans beaucoup de cas de manière préméditée, sous prétexte (prétexte !) de priorités de type économique, et que ne s’appliqueraient pas, en toute impunité, des lois, certaines d’entre elles approuvées à l’unanimité par le Parlement espagnol dans les législatures antérieures, comme la Loi Organique 1/2004 du 28 décembre de Mesures de Protection Intégrale contre la Violence de Genre , la Loi Organique 3/2007 du 22 mars pour l’égalité effective des femmes et des hommes , la Loi 39/2006 du 14 décembre de Promotion de l’Autonomie Personnelle et de l’Assistance aux personnes en situation de dépendance .

Et que, de la même manière, les institutions qui ont joué un rôle aussi décisif pour les femmes dans la lutte pour l’égalité - comme l’Institut de la femme - courraient un risque sérieux de disparition ou d’être réduites à presque rien, sans budget, sans capacité d’agir et sans attribution de compétences… Mais que personne ne se trompe, n’appelons pas cela la crise économique quand en réalité il s’agit d’idéologie. Aux secteurs les plus conservateurs de la société espagnole, ragaillardis par les bons résultats électoraux, il va comme un gant de pouvoir en imputer la faute à la situation économique, et avec elle comme étendard de brandir ciseaux, gommes et balais pour éliminer tout ce en quoi de toute évidence ils n’ont jamais cru.

Le retour de vieux fantômes qu’on croyait disparus

Peut-être arrivéEs à ce point nous devrions assumer que muEs par le désir de laisser derrière nous le plus vite possible l’obscur passé franquiste, nous avons pensé que les héritierEs idéologiques avaient vécu une transformation quasi miraculeuse et s’étaient convertiEs réellement en démocrates. Rien de plus loin de la réalité, et pour preuve il suffit de réécouter quelques-unes des récentes déclarations des personnalités politiques du parti au pouvoir, et des associations et groupes affiliés pour voir comment les vieux fantasmes reviennent. De nouveau on parle de l’essence féminine en relation avec la maternité, on utilise des euphémismes étranges pour éviter de parler de la violence de genre, on remet en question, une fois de plus, le droit à l’avortement.

La hiérarchie de l’Église catholique, enthousiasmée par le changement politique, revient à ses discours les plus homophobes et antiféministes, à l’immixtion dans la vie publique et la visibilité de ses symboles : les croix dans les bureaux des personnalités politiques, les drapeaux en berne pour la semaine sainte. Les coupes dans l’éducation et dans la santé publique comme dans l’assistance aux personnes dépendantes, sont des menaces de retour à une société de riches et de pauvres, de Blancs et de Noirs, où de nouveau les femmes deviennent le maillon le plus fragile. Et tout cela en plein 21ème siècle et au sein d’une Europe qui à son heure a représenté le rêve d’une société démocratique et moderne, et que maintenant nous voyons sombrer sans direction et sans capitaine, dans une complète dérive droitière.

Ne surtout pas céder au fatalisme : résister

Il est évident que tout ce qui est perdu ne pourra pas se récupérer si facilement, et alors, quel héritage laisserons-nous aux nouvelles générations ? Le principe d’égalité des droits devrait être l’axe central, non seulement en temps d’abondance, sinon plus spécialement, en temps de crise, et malheureusement il n’en est pas ainsi. Quand alors nous sortirons de ce tunnel obscur, quelle société rencontrerons-nous, quelles valeurs guideront notre manière de vivre, quelles priorités se seront imposées ?

Face à ce panorama d’une telle désolation, la mobilisation citoyenne et la prise de conscience claire que nous ne pouvons pas tomber dans un fatalisme qui nous lie les mains sont plus importantes que jamais. Le mouvement féministe a une longue histoire d’analyse politique, d’activisme social, de création de réseaux solidaires, en définitive de lutte pour les droits humains et la construction d’un monde plus juste. Beaucoup des avancées qui ont été partie de l’État Providence sont le résultat de cette lutte, personne en plein 21ème siècle ne peut l’ignorer ; aussi, qu’on n’insulte pas notre intelligence et qu’on ne prétende pas faire de l’ignorance un drapeau. Face à des mouvements néo-machistes, dans beaucoup de cas plus virulents que jamais, la raison, la justice et l’équité doivent s’élever.

Le féminisme est plus nécessaire que jamais !

Les féministes espagnoles de tous horizons, du social à l’académique, sont de fines connaisseuses de la lutte et de la résistance. Organisées dans différents cadres, durant les décennies antérieures, leur présence et leurs réussites ont été indiscutables. Le rôle des groupes de femmes dans la période que nous appelons de transition démocratique fut essentiel pour l’assise de la démocratie, même s’il n’a jamais été reconnu, ni même par les compagnons de gauche dont la cécité plus ou moins volontaire et sélective a collaboré à cette invisibilité. Cependant, elles sont ici, et leur force et leur énergie pénètrent dans une société avide de changements. Beaucoup se sentaient héritières des vaillantes femmes républicaines, qui ont lutté coude à coude, non seulement durant la IIe République, mais aussi durant la guerre civile, et qui ont souffert l’indicible pendant toute la période franquiste.

Mais maintenant la situation est autre et nous devrons nous reposer la question de nos stratégies. Non seulement nous sommes dans la défense de ce que nous avons obtenu, défi très difficile puisque le démantèlement est évident, mais nous devons aussi nous confronter à de nouveaux défis, et pour ceux-ci l’unité et la somme des volontés sont, plus que jamais, vitales. Et dans cette nécessité d’union, le rôle des hommes est également essentiel. Le Patriarcat, que nous croyions plus affaibli que ce qu’il se montre être, nous menace toutes mais aussi beaucoup d’entre eux. Le machisme, la xénophobie, l’inégalité, la violence sous toutes ses variantes, depuis la plus explicite à la plus symbolique, sans oublier l’économique, nous pousse touTEs à la violence. Nous avons besoin de mettre en marche notre capacité d’analyse, de construire un récit véridique et lucide qui unisse toutes les pièces de ce puzzle changeant et complexe pour pouvoir créer des alternatives, sinon, d’autres écriront l’histoire.

Précisément parce que nous sommes en période trouble, le féminisme est plus nécessaire que jamais.

Esperança Bosch

Psychologue et féministe,

Professeure de la faculté de philosophie de l’UIB (Universitat de les Iiles Balear)