Quand les syndicats d’instituteurs étaient sommés de se démettre !

vendredi 14 septembre 2012

Les garanties statutaires des fonctionnaires ne sont pas des "privilèges" mais le résultat de luttes. Rappel d’un épisode de cette histoire : il y a presque un siècle jour pour jour, le Ministre de l’Intérieur exige que les syndicats d’instituteurs et institutrices se dissolvent... quelques centaines de syndiqué-e-s font face, résistent et font reculer le gouvernement "républicain".

Le syndicalisme des fonctionnaires n’étant pas légalisé, les congrès syndicaux se passent durant les grandes vacances : la fédération des instituteurs et institutrices procède ainsi (la Semaine de l’Émancipation chaque année en juillet en constitue un héritage...).
Le congrès de 1912 à Chambéry (16-17 août) est a priori un congrès ordinaire... mais les congressistes apprennent que la grande presse les accuse de fomenter un complot antimilitariste et antipatriotique : La Croix demande des sanctions énergiques, que le pays "ordonne et attend sur l’heure", et Le Gaulois exige que le gouvernement les révoque pour le crime suprême d’ "antipatriotisme" !

Les dessous d’une campagne haineuse

Les deux à trois mille instituteurs qui combattent l’Église, les potentats locaux et l’administration sont mal vus par les gouvernements et la droite. Leur adhésion aux Bourses du Travail (donc à la CGT) avait été interdite, et certains dirigeants révoqués à l’instar de Marius Nègre.

Mais le dynamisme de la Fédération n’est pas brisé. Alors "on" utilise le texte d’une modification statutaire publiée dans L’Émancipation de juin 1912, qui introduisait un nouvel article dans les statuts de la Fédération :
"Afin de maintenir les relations entre les camarades syndiqués soldats et leur regroupement, il est institué dans chaque syndicat une oeuvre syndicale, dite"Sou du Soldat", destinée à leur venir en aide moralement et pécuniairement".

Offensive gouvernementale, riposte de la Fédération

Dès le 23 août 1912, le ministre de l’Instruction publique adresse aux préfets une circulaire leur donnant l’ordre "de mettre immédiatement les syndicats d’instituteurs en demeure de se dissoudre".

"Le ministre de l’Instruction publique ordonne à chaque préfet d’inviter le syndicat ou la section syndicale qui pourrait exister dans son département à se dissoudre avant le 10 septembre 1912. Passé cette date, le préfet aura à aviser le ministre de la décision des intéressés afin que le gouvernement puisse prendre sans délai les mesures nécessaires."

La Fédération réagit et fait face à la campagne de dénonciation d’antimilitarisme et d’antipatriotisme ; son secrétaire général Léger donne au journal Le Matin l’opinion générale des syndiqués :

"On a parlé de patriotisme. D’abord je ne sais pas si nous sommes antimilitaristes. C’est une affaire de conscience et d’opinion personnelles. Mais ce dont je suis certain, c’est que pas un père de famille ne pourra reprocher à un instituteur syndiqué d’avoir exprimé cette opinion dans sa classe".

Il y a certes des hésitations dans la Fédération, mais Louis et Gabriel Bouët, du syndicat de Maine-et-Loire, appellent tous les syndicats de France à la resistance : "La Fédération est toujours debout(...). Un seul syndicat vient de se conformer aux ordres ministériels. Quant aux autres, ils ne semblent guère en voie de soumission".

Un "manifeste des instituteurs syndiqués" est contresigné en un temps record par 800 instituteurs et institutrices. Il rappelle que le "sou du soldat" est une simple oeuvre de solidarité et non la marque d’une manifestation antipatriotique, et se termine par l’expression du pacifisme :
"(...) Nous croyons tout proche le moment où les conflits internationaux se règleront sans effusion de sang, de par la volonté souveraine des peuples intéressés. Et nous ne saurions trop protester contre les excitations chauvines et les manoeuvres de politiciens et de financiers qui risquent à chaque instant de provoquer une conflagration générale".

La Fédération est défendue par Jean Jaurès à la Chambre des députés : "Le ministre de l’Instruction publique s’est imaginé sans doute qu’il allait sauver le "patriotisme" et la patrie en brisant les syndicats d’instituteurs (...) A-t-il seulement interrogé ceux qu’il frappait ? S’est-il rendu compte de leur vraie pensée ?".

La "petite" Fédération fait céder le gouvernement

Les militants et militantes de la Fédération font face au gouvernement et à la presse réactionnaire : ils renforcent leur cohésion, prennent clairement position contre le militarisme et font échec aux attaques contre le droit syndical.

Ils sauront d’ailleurs profiter de l’élection de R.Poincarré à la présidence de la République : une loi d’amnistie votée par les deux chambres annule de fait les poursuites devant les tribunaux correctionnels aux fins de dissolution de plusieurs syndicats (Seine, Bouches-du-Rhône, Rhône, Maine-et-Loire).

L’affaire du "sou du soldat" constitue une des pages glorieuses du syndicalisme enseignant. Elle a renforcé la cohésion des équipes militantes, et influencé fortement les instituteurs et institutrices non-syndiqués et membres des "amicales" en faveur de l’intérêt du syndicalime.

Certains prétendent même que la victoire remportée par la Fédération nationale aurait été déterminante dans la décision prise par les "amicales" de se transformer en syndicat après la première guerre mondiale.

Jean-François Chalot