Humeurs noires

samedi 2 mars 2013
par  Catherine

Ni dieu, ni diable

… le Vatican est censé dépêcher sur place un avocat du diable, une vraie teigne capable de trouver de la merde là où personne n’avait jamais eu l’idée de chier. Au lieu de ça, vous confiez le boulot à un clandestin, un fils de famille passé à la révolution armée et devenu curé en pleine brousse pour tout oublier, et vous en faites un espion sans vous demander s’il arrivera à en sortir vivant…

Jonathan Swift, c’est le nom du curé, origine irlandaise attestée. Sur place, c’est la principauté de San Bernardo, un méchant bout de caillou entouré d’eau, surmonté d’un palais d’opérette et peuplé d’un ramassis de nababs qui […] avaient les moyens de se les geler en plein été ou de se faire rissoler le cuir à Noël, sur lequel règne Son Altesse Sérénissime le prince René IV. Le boulot, c’est d’enquêter sur la béatification de l’épouse défunte du prince du caillou. Une sainte ? Hum… Faut-il que je vous rappelle également le nombre de saints qui ont défrayé la chronique avant de pouvoir faire du hula-hoop avec leur auréole ? Béatifier la princesse permettrait de rafraîchir quelque peu l’image noire que traîne San Bernardo de paradis fiscal où l’on blanchit l’argent sale.

Patrick Raynal, qu’on avait peu lu ces derniers temps – depuis Retour au noir (Flammarion) ou Lettre à ma grand-mère (même éditeur) – revient au noir et reprend du service. Dans cette fiction – Au service secret de sa sainteté (L’Écailler) - où toute ressemblance ne peut être que fortuite, Patrick Raynal nous entraîne dans une sarabande d’espions, un tango entre bons et méchants, une valse entre présent et passé. On retrouve la verve qui a fait de lui un des plus grands stylistes du noir, utilisant la métaphore comme figure de style imposée et entremêlant avec concision les fils narratifs et dépelotant les différents points de vue.

Il s’impose ici dans un monde qu’on lui croyait étranger, celui de la religion et du monde des people, avec une acuité toute tranchante : Le jour où vous comprendrez que l’invention du téléobjectif a fait plus de mal à l’aristocratie que celle de la guillotine, vous pourrez envisager de prendre ma place. Mais, loin de lui l’idée de se moquer de ses personnages, il éprouve, notamment pour les femmes, non pas de l’admiration mais simplement l’humanité qu’elles méritent. Car il creuse dans les têtes et dans les âmes pour y puiser l’essence même du désespoir, qui, selon l’auteur peut monter […] à la vitesse du mercure d’un thermomètre planté dans le fondement d’un paludique. Le désespoir est féminin chez Raynal ; celui de la princesse défunte, un papillon qui aime les fleurs et se brûle les ailes sur le bitume, celui de Constance, la gouvernante de René IV, qui se meurt d’un amour consommé et consumé, celui de la fille de la princesse qui s’étiole à la une des magazines, un rocher fondant dans la main… Il ne néglige pas pour autant les hommes, avec leur conscience convoquée, le combat entre l’ancien et le moderne Swift, révolutionnaire devenu curé, l’athéisme rampant de Marco, révolutionnaire devenu flic, les sbires de René IV, partagés entre le pouvoir et leur peau, l’argent comme credo et Son Altesse Sérénissime, prince régnant, tentant de se dépatouiller entre tous pour sauvegarder son image écornée par la presse politique internationale et celle des paparazzi.

Vous tenez maintenant le livre entre vos mains. Avec ce que je viens de vous dire, vous le regarderez comme un presse-purée devant un kilo de patates. Vous n’aurez qu’une envie donc : le dévorer. Et vous ferez bien.

C’est ainsi que Raynal est bon. Car irrévérent. Donc bon.

Et, dans la même veine thématique, on retrouvera avec plaisir Jack Taylor, le privé, héros de Ken Bruen, passé au mercato éditorial de la Série Noire chez Fayard noir.

Jack rêve d’Amérique mais, pour lui, le rêve s’arrête au poste frontière de l’aéroport de Galway où il se fait refouler. Que croyez-vous qu’il fait alors ? Il s’en jette un derrière la belle cravate qu’il s’était mise autour du cou pour aller avec son costume genre Emmaüs. Double Jameson, sans glaçons, pinte de brune. Accoudé au zinc, il fait la rencontre d’un grand type svelte, en costard super classe (…). C’était de l’Armani, ou pas loin (…). Le genre de costard qu’on roule en boule le soir et qu’on retrouve nickel au petit matin. Un mec trouble qu’on n’a pas envie de recroiser. Pourtant, lui, Mr K., il pense le contraire : J’ai le pressentiment que nous allons nous revoir. Et il a raison.

Jack ressasse alors son amertume de sa tentative de fuite aux States [qui] avait pour but de mettre derrière [lui son] passé minable de trouduc privé mais devant lui se présente une femme : Jack Taylor ? Seigneur Jésus, si seulement je touchais un euro chaque fois qu’on m’interpelle comme ça. Et c’est reparti. Jack doit retrouver un jeune homme disparu depuis deux semaines. Il va le retrouver, mais mort. Comme d’hab. Et les cadavres s’empilent, des corps martyrisés selon un rituel qui apparaît satanique. Tandis qu’il enquête, il ne cesse de croiser Mr K. Le type a senti mon regard et, quand il s’est retourné, un frisson m’a glacé les sangs. Chauve ou pas chauve, c’était Kurt, le type de l’aéroport.

C’est un Jack Taylor qui dénote par rapport aux autres aventures publiées à la Série Noire. Bien sûr, on y retrouve tout ce qui fait que je considère Bruen comme le plus grand auteur de roman noir vivant : ses listes délicieuses, ses références roboratives et son style incisif, percutant, ses retours à la ligne, sa façon de faire progresser les différents fils narratifs en se foutant, en apparence, quelque peu du suspens et sa propension à scruter hommes et femmes comme s’ils ou elles en valaient toujours la peine. Mais dans cette aventure – Le Démon – Bruen flirte avec ce que l’on pourrait qualifier de fantastique, et c’est déroutant pour le lectorat, habitué à la noirceur quotidienne de l’Irlande et aux deux pieds bien ancrés de Jack dans ses sables mouvants que sont ses addictions et le souvenir des morts. Mais nous sommes en Irlande, le pays de la Guiness et des prêtres, de la pluie et des croix, des moutons et des cierges. Aussi, ne peut-on pas s’étonner que le Démon en personne puisse avoir quelques âmes à y damner, celle de Jack en premier. Et pour celles et ceux qui douteraient de cette nouveauté chez Bruen, il explique (page 334) : Il préparait un bouquin sur le surnaturel et je me souviens encore de ce qu’il m’a dit : On range ce genre de littérature sous l’étiquette « Horreur ». Voire « Occultisme ». Moi, je préfère parler d’ « Au-delà du réel », comme dans les films de David Lynch. On est au beau milieu d’une enquête policière et, soudain, la caméra zoome sur, disons… une peinture. Y pénètre. Et, passé le coin, bascule soudain dans le domaine de la métaphysique. Ce qui, si on se réfère aux vraies racines du suspense, pourrait bien nous en rapprocher davantage que des mecs armés de flingues ne seraient capables de le faire.

Le combat s’annonce mortel et joué d’avance. Mais Jack a un dentier de rechange et les incisives aiguisés. Pas question pour lui de laisser tomber. A-t-il jamais abandonné quoi que ce soit ? A-t-il peur de la mort ? Non. C’est pour notre âme qu’on tremble…

Et c’est pour cela que Bruen est grand. Car déroutant. Donc grand.

Mais foin de toutes ces diableries ! Quoique…

Retour pied ferme sur la Terre avec Munitions du même Ken Bruen (Série Noire). On retrouve avec délice les flics les plus pourris du royaume de la perfide Albion, Roberts & Brant, apparemment pour la dernière fois puisque la 4ème de couve nous annonce que c’est le dernier volet de leurs aventures. Et merde ! Mais ne gâchons pas notre plaisir…

Ça démarre sur les rotules puisque elles lâchent Brant dès le premier chapitre : Brant jeta un coup d’œil sur sa montre et, s’il avait su, aurait constaté qu’il lui restait dix minutes avant qu’on lui tire dessus. (…) Brant ne bougeait pas. Porter se pencha, tendit le bras, vit un trou dans le dos du sergent et hurla : Une ambulance, nom de Dieu !

Ça n’étonne personne : L’inspecteur (….) eut juste envie de dire qu’il n’était pas étonné qu’on ait tiré sur Brant, juste effaré que ça ne soit pas arrivé plus tôt. Et tout le monde compatit : – Il est mort ? – Non, Dieu merci… – Appelez-moi quand il le sera.

Un monde de sensibilité. Nash, le flic homo est chargé de l’enquête, affublé d’un collègue ricain – en stage – qui admire l’inspecteur Harry, c’est vous dire si ça va faire dans la dentelle.

Pendant ce temps, Brant se rétablit : Dans la semaine qui suivit, les flics recoururent aux fondamentaux… le porte-à-porte, sur lequel on peut toujours compter, et la vérification des tuyaux fournis par téléphone. Brant était sorti des urgences et se trouvait dans une chambre individuelle gardée par deux policiers armés. La vitesse de son rétablissement stupéfiait les médecins. Il se leva deux jours après avoir été blessé, mais demeura étrangement silencieux. Le super chargea un larbin de lui souhaiter une guérison rapide et Brant lui dit d’aller se faire enculer.

Le meilleur des mondes. Comme d’hab. Nous sommes à Londres. C’est l’univers de Bruen et le quotidien de Roberts & Brant dans lequel un « serial baffeur » sévit et où les citoyens s’organisent en milice privée, eussent-ils la soixantaine bien tassée.

On n’a qu’une envie en refermant la dernière aventure de Roberts & Brant : relire les six autres épisodes. Parce que chez Bruen, on a toujours soif. Un dernier pour la route ? Le livre se termine sur : Qu’est-ce qu’il faut faire, ici, pour avoir un verre ?

François Braud

Patrick Raynal, Au service secret de sa sainteté, L’Écailler, 281 pages, 17€.

Ken Bruen, Le Démon, traduit par Marie Ploux et Catherine Cheval, Fayard noir, 355 pages, 20€.

Ken Bruen, Munitions, traduit par Daniel Lemoine, Gallimard, Série Noire, 237 pages, 20€.

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