Ecrire un roman historique : pourquoi et comment ?

dimanche 24 mars 2013

Entretien avec Jean-Pierre Tusseau

Comme enseignant et comme écrivain, notre camarade J. P . Tusseau s’intéresse depuis longtemps au roman historique pour la jeunesse, plaçant le croisement des disciplines au cœur de sa démarche pédagogique. Il évoque pour nous son roman "L’affaire Attila" (2011) et vient de publier "L’Iroquois Blanc"

Q. Pourquoi fait-on le choix d’écrire des romans historiques ?

R. Ce n’est pas le choix d’un genre. C’est le sujet qu’on a envie d’aborder ou le choix d’un personnage qui imposent un certain nombre de recherches contraignantes. Il y va de la crédibilité du livre et de l’auteur. C’est très important quand on veut s’intégrer dans un processus éducatif.

Q. Justement, il peut sembler surprenant d’avoir choisi pour héros Attila, un personnage qu’on nous présentait comme particulièrement antipathique.

R. J’avais gardé d’Attila, comme tout le monde, la vision forgée par l’école et les manuels scolaires. Il était le Fléau de Dieu et l’herbe ne repoussait pas là où passait son cheval. Un seul exemple très représentatif : « Apprends ton résumé. Les Huns sont des barbares toujours en route, les hommes sur leurs chevaux, les femmes sur des chariots. Ils ont tué, brûlé, pillé tout sur leur passage. Heureusement les Gallo-Romains les ont chassés. » Et, parmi les questions posées : « A quoi vois-tu que les Huns sont méchants ? »[1]

Q. Comment t’est-venue cette vision positive du personnage et surtout l’idée d’en faire un roman ?

R. Dans l’épopée allemande Les Nibelungen, que je traduisais pour L’Ecole des Loisirs, la reine Kriemhild hésite à répondre positivement à la demande en mariage que lui a adressée Attila, alors le margrave Rudiger lui dit : « Vous trouverez auprès de lui de nombreux champions de religion chrétienne. » Et, plus loin, le texte en fait un modèle de souverain tolérant : « Le roi des Huns […] avait attiré à sa cour les plus vaillants chevaliers païens et chrétiens. […] Chacun dans son royaume pouvait vivre comme il l’entendait qu’il soit païen ou chrétien. Cela ne se reverra plus jamais. »[2]

Quelques années plus tard, au salon de la BD de Chalonnes-sur-Loire, près de chez moi, j’ai découvert un album intitulé Mangeur de rats[3] qui montrait deux enfants jouant ensemble, le Hun Attila et le Romain Aetius, futur « vainqueur » des Huns aux Champs catalauniques. Je me suis alors sérieusement intéressé à l’histoire et j’ai réalisé que ce qu’on nous avait enseigné était inexact. Je ne donnerai que trois exemples :

- Il n’y avait pas deux mondes bien distincts, le monde romain et le monde barbare. D’abord, il y avait deux empires romains, celui d’Occident et celui d’Orient. Les Barbares, dont les Huns, étaient nombreux dans l’armée romaine. L’oncle d’Attila, qui l’a élevé à la mort de son père, avait le titre de général romain et était rémunéré pour cela.

- A la cour « barbare » d’Attila, il y avait des Grecs et des Romains et on y parlait aussi grec et latin, ce qui ne manque pas d’étonner certains ambassadeurs comme Priscus.

- L’expression Fléau de Dieu, inventée par saint Augustin, s’appliquait au roi wisigoth Alaric après la prise de Rome.

Au cours de mon travail de documentation, j’ai découvert qu’il y avait des mausolées à la gloire d’Attila en Turquie, en Hongrie et que les Hongrois se revendiquaient descendants des Huns. Il m’a donc semblé indispensable de ne pas m’en tenir aux historiens romains et chrétiens. J’ai consulté des auteurs exposant un point de vue différent comme Michelle Loi qui est sinologue, Escher et Lebedinsky qui sont hongrois.

Q. Qu’as-tu voulu faire exactement ? Réhabiliter Attila ?

R. Ce qui m’a séduit et que j’ai voulu développer va bien au-delà de cette époque : c’est la grandeur de l’amitié de toute une vie entre le Romain Aetius et le Hun Attila, les représentants de deux mondes qu’on nous disait inconciliables. Cela couvrait une longue période, de nombreux événements. Il fallait détruire bon nombre de clichés, au risque d’être un peu trop didactique. Mais c’était nécessaire car je m’adresse en priorité à un public scolaire. Je n’ai pas imaginé de personnage nouveau. J’ai simplement mis en scènes et en dialogues les données historiques, par exemple en imaginant le réveil des enfants dans la steppe ou l’étonnement d’Attila découvrant la vie à Rome.

Q. Quelles différences avec ton autre roman historique L’Iroquois blanc ?

Pour L’Iroquois blanc, c’était un peu plus facile. Même si on a véhiculé quelques lieux communs sur les « méchants » Iroquois qui ont véritablement résisté à la colonisation, l’histoire de Champlain et des premiers européens qui se sont installés au Québec n’a pas subi trop de déformations. Pour les conditions de la traversée en bateau à l’époque, je suis allé au centre de documentation du Musée de la Marine à Paris. Pour le reste, les témoignages de religieux ayant développé les premières missions, les mémoires de coureurs de bois, les documents sur la vie des Amérindiens, j’ai tout trouvé au Québec où je suis aussi allé faire sur place le parcours de mon personnage et visiter des sites archéologiques amérindiens. Même si mon héros, Guillaume, s’inspire d’un personnage réel, il a son propre parcours et son destin. L’ouvrage est véritablement plus romanesque. Le point commun, c’est aussi une histoire de fidélité, d’amitié, de cohabitation entre les peuples. Les deux livres sont accompagnés d’un dossier pédagogique.

Q. Pourquoi tiens-tu à cibler particulièrement le public scolaire ?

R. Quand j’étais enseignant en collège, j’ai compris quel rôle les livres pouvaient jouer dans l’éveil de la curiosité des élèves, parfois même susciter un véritable enthousiasme pour l’écrit. Je m’en suis servi au maximum. Comme auteur, c’est la même démarche que je poursuis. C’est au collège qu’on gagne ou qu’on perd définitivement les futurs lecteurs. C’est pourquoi certains auteurs consacrent beaucoup de temps et d’énergie à venir rencontrer les élèves dans les écoles et les collèges.



[1] Belles images d’histoire pour le cours élémentaire, éd. Rossignol, 1969, p. 8.

[2] J.-P. Tusseau, Les Nibelungen, Medium, L’Ecole des Loisirs, 1995, p.128 et 134 (épuisé).

[3] Rocca et Février, éd. Soleil, 1995. Le second tome n’est jamais paru.