La scolarisation des élèves Rroms

vendredi 19 avril 2013

Depuis la publication le 29 août de la circulaire interministérielle “relative à l’anticipation et à l’accompagnement des opérations d’évacuation des campements illicites” , des diagnostics sont effectués sur quelques terrains occupés par des familles Rroms, roumaines pour la plupart, du moins en métropole nantaise. Ils visent à sélectionner quelques familles que l’on considère comme “intégrables” dans la société française, concept peu éloigné de celui du “bon français” cher à Éric Besson, ainsi que de l’immigration choisie de Nicolas Sarkozy ; puis à expulser les autres sans solution.


Ces critères sont à peu près partout les mêmes : apprentissage du français, démarches de recherche d’emploi, voire contrats de travail, casier judiciaire vierge, scolarisation des enfants.

C’est sur ce dernier point, considéré comme un marqueur de la volonté d’intégration des familles roumaines Rroms par les politiques ainsi que par certainEs militantEs associatifs/tives, que je m’attarderai.


Un parcours du combattant

Il est intéressant de constater que peu de personnes s’interrogent sur la faisabilité de cette scolarité alors que, tout autant, elles s’accordent à l’exiger.

La commune de R. en Loire-Atlantique a souvent mis en avant l’obligation scolaire comme préalable à son examen des situations des familles, et donc à leur expulsion si celle-ci n’est pas respectée. En septembre 2012, la directrice académique des services de l’Éducation nationale a dû intervenir plusieurs fois auprès des services de l’éducation de cette même mairie pour que celle-ci procède à l’inscription d’enfants roumains der son territoire comme la loi l’y oblige !

Une fois franchie l’étape de l’inscription, qui nécessite souvent l’appui du milieu associatif voire de l’Éducation nationale car les mairies le font rarement spontanément, la scolarité est un parcours du combattant.

Il est, j’imagine, inutile de détailler les conditions de vie dans une caravane, sur un terrain sauvage, en particulier sur la qualité du sommeil. Inutile aussi d’expliquer que, sans électricité, il est difficile de se préparer pour l’école quand il fait encore nuit le matin. Inutile de préciser que laver le linge sans eau courante n’est pas facile et qu’il est impossible quand il fait froid d’avoir du linge propre pour les enfants tous les jours. Ne parlons pas de la nourriture, des maladies plus fréquentes, de la boue...

Les exigences du système scolaire sont démesurées (en ponctualité, en disponibilité, en concentration, en matériel...) pour des enfants vivant dans de telles conditions.


La protection de la communauté

Mais, il faut sans doute insister sur l’aspect protecteur et rassurant de la vie sur les terrains. Les enfants y vivent en cohorte, sans stigmatisation et sans rejet, tous logés à la même enseigne, parlant la même langue et partageant la même vie. Les grandEs s’occupent des plus petitEs. Les adultes y sont disponibles. Tandis que les cours de récréation sont parfois des endroits de violences verbales et physiques, les Rroms représentant souvent le bouc émissaire, en bout de chaîne du racisme. Il est parfois difficile pour les parents d’imposer à leurs enfants l’assiduité scolaire parce que la grande précarité dans laquelles ils sont plongés ne facilite pas l’assise de leur autorité et une vision positive de l’avenir qui pourrait être un moteur de l’engagement de leurs enfants pour un futur en France. Lorsqu’ils ont été scolarisés en Roumanie, certains ont des souvenirs éprouvants de la violence des enseignantEs envers leur communauté. D’autres n’ont jamais mis les pieds dans une école et n’en connaissent ni les codes ni les rituels.

Aller à l’école coûte de l’argent : la cantine (à R., 1 € 92 par repas, alors que sur le terrain, les repas sont souvent issus des œuvres caritatives) les sorties scolaires, les fournitures, l’assurance individuelle car les enseignantEs la réclament pour les sorties scolaires...

À ces frais habituels s’ajoute le coût de la désectorisation : il faut payer des titres de transport (lorsqu’ils ne sont pas fournis par les mairies ).

Qu’est-ce que cette désectorisation ? Les services de l’Éducation des mairies de la métropole nantaise (ainsi que certainEs enseignantEs) considèrent qu’il ne faut pas que les élèves d’origine rom soient groupéEs dans une seule école donc ils/elles sont disperséEs dans la commune.

Il n’y a, à ma connaissance, aucune communauté (autre que les Voyageurs, français, qui bénéficient de l’accompagnement d’une Brigade qui leur est dédiée) dont on éparpille les enfants dans plusieurs écoles.

Cet éparpillement ne facilite pas l’organisation des familles issues d’un même terrain pour accompagner les enfants à l’école.

Il empêche l’ancrage dans le quartier. Il ne permet pas la participation des enfants à des activités périscolaires (comme les PRE et autres clubs Coup de Pouce) parce que générant des horaires décalés dans les fratries.

Les enfants doivent se lever plus tôt, ont des journées plus longues, ne peuvent manger dans la famille le midi, doivent être obligatoirement accompagnéEs dans leurs déplacements.

Mais l’emploi du temps des parents dans la précarité, malgré les idées reçues, est rempli par l’attente, la recherche de moyens de subsistance, les démarches administratives, les rendez-vous médicaux, les activités ménagères et les soins aux plus petits...


Des élèves "oubliéEs"

Aucun test n’est pratiqué pour connaître le niveau scolaire des enfants roms avant leur affectation dans un établissement. Le Pôle allophone peut effectuer des tests et plus rarement accompagner les enfants. Si quelques unEs sont des élèves brillantEs, d’autres auraient besoin d’une aide ponctuelle spécifique pour l’allophonie, tandis que d’autres mériteraient une place en Classe d’initiation (CLIN). La plupart sont inscritEs dans leur classe d’âge sans aide spécifique, faute de moyens humains et c’est là que le bât commence à blesser...

UnE enfant rom inscritE à l’école devient visible, sa présence mais aussi et surtout ses absences (pour toutes les raisons évoquées plus haut ainsi que les contextes d’attente de l’expulsion voir d’expulsions brutales). Nous, enseignantEs, confrontéEs à ces élèves, certainEs allophones, parfois n’ayant jamais été scolariséEs, à des âges avancés, nous nous sentons impuissantEs et misEs à mal. CetTE élève, qui apparaît pour mieux disparaître, nous met en situation d’échec. Et cette impuissance nourrit les clichés sur la démission parentale et sur les atavismes roms.

Nous tentons de personnaliser un parcours, interrompu sans cesse par le manque d’assiduité. Dans la plupart des cas, ces élèves ne bénéficient d’aucun projet, d’aucune évaluation de leur progrès et leur orientation n’est pas anticipée. On “oublie” de les inscrire au collège ! Ils ne ramènent rien à la caravane : on ne leur confie aucun livre, aucun cahier. Ils et elles n’ont pas de livret d’évaluations, aucune photo de classe. Ils/elles changent d’école à chaque expulsion.

Leur orientation devient par principe une orientation en SEGPA lorsqu’ils/elles atteignent l’âge légal pour quitter l’école primaire. Et pour ceux/celles qui atteignent le lycée, ils/elles se confrontent à des refus, lors de leur recherche de stages, qui les démobilisent.


Des moyens très insuffisants

L’académie de la Loire-Atlantique n’utilise qu’une infime partie de ses moyens pour accueillir les élèves allophones (si l’on excepte les anglophones et les germanophones qui bénéficient de classes dédiées dans deux écoles de Nantes avec un équipement informatique financé par la mairie...). Alors que les moyens utilisés pour les primo-arrivantEs, représentent au niveau national 0,64 % des personnels en moyenne, pour l’académie de Nantes la proportion est de 0,13 %, et de seulement 0,07 % en Loire-Atlantique.

Les dispositifs pour appliquer les circulaires concernant la scolarisation des enfants vivant sur les terrains conventionnés ou illégaux n’étaient, ne sont et ne seront pas suffisants.

Alors, comment aujourd’hui pouvons-nous exiger de ces familles qu’elles se plient à l’obligation scolaire alors qu’en pratique celle-ci s’avère un Graal quasi inaccessible ? Comment concilier notre conviction du caractère indispensable de la scolarisation avec le constat éprouvant que rien n’est fait pour que cela soit possible ?

Le maire de Ris Orangis a trouvé ce qu’il estime être la solution idéale : scolariser les enfants roms dans le gymnase...


Aurélia Becuwe


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