Femen, le livre

lundi 10 juin 2013
par  Catherine

L’action menée par les Femen à Notre Dame ? « un acte qui caricature le beau combat pour l’égalité femmes-hommes et choque inutilement de nombreux croyants » (Delanoé), un geste « grossier » (Valls), une action « déplacée » (Éva Joly). Terroristes pacifiques, sextremistes, les Femen choquent, les Femen dérangent, à l’étranger mais également en France, et dans les rangs mêmes des « féministes » et de ceux qui revendiquent l’égalité homme-femme. Alors, les arguments contre ce pop féminisme fusent, sur la forme ou sur le fond.

Leur livre Femen (interviews de Galia Acherman), sorti chez Calmann-lévy s’ouvre sur leur manifeste. Ce manifeste d’activiste contre le patriarcat atteste une détermination réelle en rupture avec toutes les expressions féministes plus ou moins inféodées aux institutions nationales ou internationales. Curieusement, on ne retrouve pas dans ce manifeste les éléments d’analyse développés dans les interviews des fondatrices de Femen qui témoignent d’une certaine compréhension de la soumission de la femme dans le cadre du capitalisme. Ce livre trace l’histoire du mouvement Femen, sorti des corps de quatre ukrainiennes, qui ont grandi dans le cadre de l’effondrement de l’URSS, de la réintroduction du capitalisme, version post-soviétique, et de la révolution orange. Quatre femmes, issues de milieux ouvriers, où les pères abattus se mettent à boire (Anna, Oksana), ou de milieu un peu plus aisé (Inna, Sacha) et qui cherchent leur raison d’être.

Femen (cuisse en latin) est né en 2008, mais prend ses sources en amont : Anna et Oksana se rencontrent à Khmelnitski dans le cadre d’un cercle de philosophie et créent, avec leur ami Viktor, le « Centre de perspective de la jeunesse » afin de défendre les droits des étudiants. Dans ce centre, Anna introduit des réunions exclusivement féminines autour du slogan « Tous les hommes sont des fumiers », réunions associées à la lecture de « La Femme et le Socialisme » de Bebel. De ces réunions éclot un groupe purement féminin, « Nouvelle Éthique ». Deux ans plus tard, le groupe prend le nom de Femen et la voie de la capitale, Kiev.

Peu à peu, elles comprirent que « l’ennemi, ce n’est pas un homme concret. L’ennemi, c’est le schéma général du patriarcat ». Après quelques balbutiements, les protestations contre les coupures d’eau chaudes, contre les suicides dans le métro, laissent place à un premier combat : contre l’industrie du sexe. Face à l’indifférence rencontrée, l’idée d’actions topless émerge ; mais ce n’est qu’en 2010 qu’elles le deviendront toutes (« s’il n’y a pas d’autres moyens, il faut profiter du topless pour l’utiliser à nos fins »). 2010 marque également leur premier topless politique : « on ne pouvait parler de liberté de la femme (…) si l’on se limitait à des thèmes purement féminins ». Dès lors, la répression qu’elles subissent s’accroît : « dès que le topless a été utilisé pour se mêler à la politique, la police a reçu l’ordre de nous arrêter systématiquement pour « hooliganisme ». » Enfin en 2011, c’est leur première protestation anti-religion : « Nous nous étions déjà rendu compte de l’influence néfaste de la religion sur la condition féminine à l’époque où nous étudiions le marxisme. Personnellement j’ai toujours été convaincue que, tôt ou tard, nous nous attaquerions à la religion. Pour cela, il fallait d’abord que notre mouvement prenne du poids et de la notoriété pour ne pas effrayer et repousser ceux qui nous soutiennent. C’était à présent chose faite, et cette direction allait rapidement prendre de l’ampleur » (Sacha).

Leur féminisme s’affirme ouvertement anti-religion (« Le féminisme et la question de la liberté de la femme se terminent a priori là où commence la religion. »), un féminisme fait de soldates...sans armes (« mon corps est mon arme ») dont l’un des principaux objectifs est de faire tomber les masques. Des soldates anti-religion, voilà qui est nouveau dans le paysage féministe. « Nous sommes un groupe féministe radical. (…) C’est ainsi que l’on peut combattre, d’égal à égal, le machisme, le pouvoir, l’église, la dictature ». Toutefois, leur livre montre une réflexion très faible sur la condition des femmes dans le monde du travail, sur leurs revendications propres alors qu’elles sont les premières victimes de la flexibilité. L’absence d’ancrage des Femen dans le monde du travail interroge. Si certains de leurs idées ont déjà été théorisées (notamment le rôle de la religion dans l’oppression des femmes), Femen a cependant le mérite de remettre certains sujets au centre des débats. Des sujets qui font parfois échos à nos débats actuels (sur le port du voile, la pénalisation de la prostitution). La lecture du livre rompt avec les présentations faites habituellement des Femen dans la presse ; leur démarche et leur analyse donnent des éléments pour ouvrir des discussions.

Laure Jinquot