Procès des militants du journal lycéen "Rebelle !"

mercredi 1er mai 2013

Un procès politique, ou comment les proviseurs, la police et la justice exercent une domination coloniale, une domination de classe, une domination de race en Guadeloupe.

À l’appel des petites affichettes orange et jaune qui tapissent les murs de la ville, une petite foule se rassemble dès 8 heures du matin sur la place au centre de Pointe-à-Pitre, entre la cathédrale et le tribunal. Le procès, déjà reporté trois fois, commence avec une heure de retard. Les militantEs de "Rebelle !" s’installent : sono, vente du journal, de pin’s, de T-shirts, distribution d’eau, de nourriture, l’organisation est efficace et conçue pour tenir la journée. Les prises de parole se succèdent : Combat Ouvrier (1), la CGTG (2), la FSU et l’UGTG (3) sont présentes mais se font plus discrètes, le LKP (4) ne semble pas représenté. Ce sont surtout les lycéenNEs et les étudiantEs qui viennent raconter les incidents qui se sont produits dans les collèges, les lycées et l’université. Vers 10 heures les Tambouyé (joueurs de gros tambours appelés Ka) de la CGTG s’installent devant le tribunal : ils joueront pendant plus de huit heures, ne s’interrompant que pour les prises de paroles, des informations sur ce qui se passe à l’intérieur. Le son est puissant, et très audible à l’intérieur même du tribunal ; les textes en créole sont ceux du répertoire des luttes, ou improvisés à partir de l’actualité, le chanteur interpelle l’assistance qui répond ou reprend au refrain :

"Gwadloupéyen lévé koumé" (lève-toi et combats)

"Nous tous Rebell !"

"Une seule solution, la Révolution !"

"Nou sé neg !"

"Mai 67" etc.


Des accusations fantaisistes

À l’intérieur du tribunal les témoins se succèdent toute la matinée. On y juge deux des principaux animateurs du mouvement "Rebelle !", deux étudiants accusés par la police, l’un d’offense, l’autre de violence à leur encontre.

Les faits présumés datent du 18 mai 2012 : une lycéenne, Maïssa, est convoquée au commissariat suite à une plainte de son proviseur pour... avoir soutenu en classe des positions du journal "Rebelle !" !

Les policiers admettent devant le tribunal avoir chargé les manifestants à plusieurs reprises, faisant usage de gaz lacrymogènes, de boucliers et de "tonfa". Puis ils procèdent à l’arrestation violente de deux "meneurs" qui feront chacun l’objet de plaintes.

Raphaël Cécé est accusé d’avoir menacé les policiers en créole : les propos qui lui ont attribués diffèrent de manière importante selon les témoins de l’accusation, et les traductions du créole en français encore plus, tandis que des témoins de la défense assurent, vidéos à l’appui, qu’au même moment Raphaël donnait des interviewes à la presse écrite et aux télés...

Pour Sony Laguerre, c’est plus grave : sans que personne ne le voie, ni ne le filme (pas même les caméras de surveillance du commissariat) il aurait donné à un policier un coup de pied sur l’arrière de l’épaule, et en même temps un coup de poing dans l’œil du même policier. Essayez d’imaginer le double geste... par dérision ses camarades de Rebelle le surnomment désormais "Ninja" !

Si l’œil au beurre noir n’apparaît pas sur le certificat médical, il y est question d’une luxation à l’épaule, que l’avocate des policiers n’hésitera pas à transformer en fracture, à l’audience.

Plus intéressant : en fait les deux jeunes gens ne sont pas accusés sur témoignage direct, mais ont été reconnus sur photos. Ces photos ont été fournies par une policière. Le PV en question précise que cette policière est spécialement attachée par la police nationale pour suivre les agissements des militantEs du journal "Rebelle !". Bel aveu de police politique !


"Rebelle !", un journal qui dérange

Les quatre avocats (dont le bâtonnier de Guadeloupe) qui se succéderont à la barre pour la défense des deux jeunes gens ont mis en pièces ces accusations et dénoncé cette tentative pitoyable de judiciariser la répression sur des animateurs d’un journal qui déplaît fortement.

Au lieu de se résigner au découragement, au chômage (60% chez les jeunes guadeloupéenNEs), au virtuel, à la drogue, aux jeux, des lycéenNEs, des étudiantEs ont fait le choix de se grouper pour rédiger un petit journal : vendu 0,30€ à la sortie des établissements, il est acheté et lu par au moins 20% des jeunes. Avec un humour constant et décapant, il dénonce brimades, petites et grosses injustices dont les élèves font les frais : la photo des asticots dans la salade ou des rats dans la cour, les pressions sur le look ou les tenues vestimentaires (la chasse aux shorts, aux vêtements trop moulants, aux cheveux longs pour les garçons est ouverte en permanence), les propos insultants ou discriminants envers les élèves. Les élèves y revendiquent leur dignité, leur liberté d’expression, l’égalité raciale et de genre. Extrait du numéro du 19/02/13 sous le titre "Fanm doubout" (femmes debout) :

"À l’école les filles subissent les intimidations sexistes et le harcèlement sexuel de certains « éducateurs ». Il n’y a pas de distributeurs de préservatifs dans les lycées et à la fac. Les pharmacies ne délivrent pas la pilule du lendemain gratuitement aux mineures, alors que c’est la loi, avec pour conséquence de très nombreux avortements chez les jeunes filles. L’année dernière, le 8 mars 2012, le recteur Martens n’a rien trouvé de mieux que de remplacer la journée de lutte des femmes par la « journée de l’estime de soi » pour dire aux filles que c’est de leur faute si elles se font harceler et violer et qu’elles devraient marcher au pas."

Ces dénonciations - souvent nominatives - du fonctionnement des établissements et de leurs dirigeants ont fini ("Rebelle !" paraît depuis 2008) par faire enrager les chefs d’établissement et le recteur. Si aucun article n’a jamais fait l’objet de plainte en diffamation (les informations sont sérieuses et étayées, même sous le mode de l’humour), la pression sur les lycéenNEs qui soutiennent le journal s’accentue : le simple fait d’arborer le pin’s de "Rebelle !", ou de vendre le journal à l’extérieur de l’établissement a valu à certainEs LycéenNes des exclusions temporaires et même des arrestations par la police en plein lycée !

Les accusations en tous genres vont bon train :
- arborer des insignes politiques (le fameux pin’s). Les Rebelles rappellent à juste titre que la circulaire Jean Zay qui interdisait les signes religieux et politiques a été abolie et remplacée par la fameuse "loi sur le voile".
- le même pin’s représenterait une arme à feu !
- il serait illégal de vendre un journal (légal) même à l’extérieur de l’établissement, d’en détenir un exemplaire dans son cartable.

Toutes ces accusations étant réfutées bien entendu par la sagacité de ces Rebelles qui ne s’en laissent pas conter (5), il restait la bonne vieille machination policière : agression violente contre des manifestantEs, pour ensuite accuser ces mêmes manifestantEs de violence envers les policiers. Le procédé est connu de générations entières de militantEs !


Des peines symboliques ou lourdes de symboles ?

Après avoir affirmé ne rien avoir à reprocher au journal, le procureur a infligé une leçon d’instruction civique infantilisante aux deux mis en examen "la liberté des uns..."(Raphaël est doctorant en physique, et Sony en deuxième année… de droit), puis a affirmé tranquillement que "si on avait voulu monter un complot, on aurait pris des témoignages plus affirmatifs", avant de requérir :
- contre Raphaël, pour des menaces non établies et peut-être même pas proférées par lui, quatre mois avec sursis.
- contre Sony, dont l’avocat a martelé "Chassez-moi l’idée que c’est son origine haïtienne qui a été retenue", sept mois fermes. Le président a proposé de les transformer en sept mois avec sursis et 105 heures de TIG (6) : Sony a refusé avec dignité la transaction car elle reviendrait à plaider coupable. Pour ma part je ne peux m’empêcher de penser que le travail gratuit du TIG a un sens particulièrement lourd de symbolique dans cette région du monde !

Je remarque alors que, dans ce tribunal, les blancs sont le président, le procureur et l’avocate des policiers. Tous les autres, greffiers, avocats, et bien sûr les mis en examen, sont noirs de peau. Au dessus du buste de Marianne, la croix qui a été enlevée a laissé sa trace sur le bois verni.


Il faut soutenir Raphaël et Sony !

17 heures. Le jugement est mis en délibéré pour le 17 avril. D’ici-là, il est important que cette affaire ne reste pas en sommeil. Je ne m’inquiète pas pour les réactions militantes en Gwadloup, elles seront comme toujours fortes, résolues et inventives. Mais il est indispensable que dans la métropole (au sens colonial du terme) cette parodie de justice soit connue et dénoncée. La FSU Gwada était présente au procès (y compris parmi les témoins à décharge). Je regrette qu’au congrès de Poitiers ses délégués aient "oublié" de proposer une motion de soutien. Il n’est pas trop tard pour informer, mobiliser et faire entendre nos protestations.


Jean-Denis Peypelut

GD 47 (et touriste engagé)


Pointe à Pitre, le 17 avril : le verdict est tombé ce matin à 8 heures dans l’indignation générale : le juge est allé plus loin que les réquisitions du procureur. Raphael Cissé écope de cinq mois avec sursis (trois mois requis), Sony Laguerre huit mois avec sursis (sept mois requis) + 8000 euros de provision à dommages et intérêts dont 800 exigibles au 10 juin 2013, le solde le 24 septembre.

Bien entendu, les avocats font appel, mais l’appel n’est pas suspensif des sommes à verser. Le collectif de soutien lance un appel à solidarité financière.


(1) Organisation communiste révolutionnaire (trotskyste) présente en Guadeloupe et en Martinique.

(2) Confédération Générale du Travail de Guadeloupe.

(3) Union Générale du Travail de Guadeloupe, syndicat indépendantiste et majoritaire.

(4) Lyannaj kont pwofitasyon, collectif d’organisations syndicales, associatives, politiques et culturelles de Guadeloupe.

(5) "Nou pa Lambi !". Le lambi est un délicieux mollusque antillais réputé pour être mangé à diverses sauces, mais pas pour son intelligence.

(6) Travail d’Intérêt Général. On fait comment quand on doit déjà travailler pendant ses vacances pour payer ses études ?

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