La démocratisation scolaire : obstacles et propositions

dimanche 16 juin 2013
par  Catherine

Sociologue, Professeur des Universités à la retraite, Jean-Pierre Terrail est bien connu de celles et ceux qui s’intéressent à l’enjeu démocratique de l’école et cherchent les voies d’une réelle démocratisation scolaire et d’un projet alternatif pour le système éducatif. A l’origine de la création du GRDS (Groupe de Recherche pour la démocratisation scolaire), directeur de la collection "L’enjeu scolaire" aux éditions La Dispute, auteur et contributeur de nombreux ouvrages, il a bien voulu accepter la publication de son intervention au CEPMO du samedi 6 avril 2013 et du débat qui s’en est suivi, nous l’en remercions.

La démocratisation scolaire : c’est la réussite scolaire pour tous, la réussite des apprentissages et des diplômes. Pourquoi ?
Parce que ça répond aujourd’hui à une demande sociale. Dans tous les milieux sociaux aujourd’hui 9 familles sur 10 souhaitent que leurs enfants entrent et sortent de l’enseignement supérieur avec un diplôme. Elles joignent le geste à la parole, puisque dans tous les milieux sociaux on consacre en moyenne 1h par jour à l’aide au travail scolaire des enfants avec des disparités d’un milieu social à l’autre concernant l’efficacité de cet accompagnement.

La démocratisation scolaire, une aspiration populaire

Cette demande nous paraît doublement légitime, toutes les données montrent que le diplôme reste la meilleure protection contre le chômage et la précarité. Comme le dit Tristan Poullaouec, c’est l’arme des faibles car sur le marché du travail les jeunes issus de milieu populaire bénéficient moins des réseaux et de l’aide familiale. Donc ça nous paraît totalement justifié de vouloir démocratiser l’école pour permettre aux jeunes d’arriver à vivre dans le monde d’aujourd’hui.

Mais plus encore le chômage de masse démarre au milieu des années 70 et l’école unique en 1959 porte la scolarité à 16 ans, annonçant la généralisation de l’accès au collège. Tout le monde a sa chance du moment que vous avez les aptitudes et le mérite, disait Berthoin. Avant même l’essor de masse du chômage et la liquidation des emplois industriels en France, entre 1963 et 1972 la proportion des familles ouvrières qui souhaitent que leurs enfants accèdent au bac passe de 15 à 60%. Il existe une veille frustration populaire à l’égard du savoir savant dont on est exclu, alors qu’il permet des choix de vie et rend son possesseur maître de son destin. Dans les sondages des années 60, les parents dans les familles ouvrières s’agissant de la scolarité de leurs enfants, disaient : « ils feront ce qu’ils pourront » et 30 ans après ils affirment : « ils feront ce qu’ils voudront ». Révolution culturelle des rapports à l’école. La démocratisation de l’école répond à cette aspiration

Un enjeu pour l’avenir de la démocratie

Deuxièmement ces familles des milieux populaires servent l’intérêt national. En effet, l’écart se creuse, de plus en plus, entre un développement scientifique et technique qui atteint une rapidité stupéfiante et de l’autre côté une stagnation de l’accès à la formation, puisque année après année 150 000 jeunes sortent « en grande difficulté de compréhension de l’écrit ». Cet écart-là est porteur de danger pour l’avenir de notre société démocratique. C’est notre intérêt à tous de lutter pour une transformation de l’institution scolaire qui contribue à réduire cet écart. Je ne vois pas comment une société hyper technicisée pourra fonctionner de façon démocratique si nous n’assurons pas une très forte promotion de l’accès aux savoirs dans la masse de la population.
Aujourd’hui il est impossible d’organiser en France un débat sur les nanotechnologies, qui dans 20 ans auront profondément transformé nos façons de vivre. Cette impossibilité est due à la fois au fait que la population ne se sent pas légitime pour intervenir sur ce type de questions, et au fait qu’objectivement depuis le début du capitalisme, la technicité est l’apanage de petits groupes d’experts auprès du patronat. Même à l’ENA qui forme des décideurs politiques il n’y a aucune formation technologique. La lutte contre cette désappropriation des savoirs est un grand enjeu pour l’avenir de nos sociétés.
Au GRDS nous posons la question de la démocratisation non pas en partant d’une définition de ce que serait la meilleure éducation, mais en nous efforçant d’identifier ce qui bloque le développement de l’accès aux savoirs élaborés de la culture écrite. Nous sommes dans une période de stagnation après les deux « explosions scolaires » des années 60, puis de la décennie 1985/1995. Une partie de cette progression s’est faite à partir d’acquis élémentaires qui eux n’ont pas progressé, conduisant ainsi en fin de collège des élèves ayant de très faibles acquis. Les écarts cognitifs sont devenus vertigineux en troisième entre les meilleurs élèves des meilleurs collèges et les plus faibles des établissements populaires, conduisant ainsi l’ensemble du système éducatif au bord de l’implosion. La question d’une issue démocratique à cette situation n’est pas posée seulement au collège, mais très largement en amont, en termes d’efficacité de l’enseignement élémentaire.

Les obstacles à la démocratisation en termes de structures

Tout dispositif de système éducatif peut être examiné sous deux angles : les structures institutionnelles d’une part, les contenus et dispositifs pédagogiques et les façons d’enseigner d’autre part.
Sur le registre des structures nous avons affaire à l’école unique, cette forme d’institution scolaire, qui se caractérise par le fait que tous les élèves sont accueillis dans la même institution, avec les mêmes programmes et les mêmes possibilités de parcours, avec les mêmes enseignants formés en principe à l’identique. Du fait de cette unification (réalisée entre le décret Berthoin de 1959 et la réforme Haby de 1975) l’institution scolaire doit prendre en charge elle-même la sélection sociale. Jusque-là les réseaux de scolarisation primaire et secondaire accueillaient des publics différents et leur donnaient une formation spécifique sans trop se préoccuper de trier les élèves, qui accomplissaient leur scolarité tranquillement sans pression. Dans l’école unique les enseignants doivent à la fois et inséparablement former et sélectionner : évaluations permanentes, classement et hiérarchisation des élèves, lesquels sont dispatchés en conséquence dans les sections et les filières. Expert du CNPF de l’époque, le ministre Berthoin entendait favoriser une élévation générale du niveau de scolarisation, nécessaire au développement économique, qui ne remette en aucune façon en cause le rôle socialement sélectif de l’école. Un demi-siècle plus tard on peut dire que le but a été largement atteint : les inégalités sociales se sont maintenues inchangées, ainsi aujourd’hui 72 % d’enfants de cadres et 22% d’ouvriers obtiennent un bac général.

L’obstacle de la mise en concurrence

L’école unique transforme la profession enseignante, et aussi les conditions dans lesquelles les jeunes font leurs études. Ils sont mis systématiquement en concurrence. C’est une dimension très forte de l’école unique, cette mise en concurrence commence du début jusqu’à la fin, concurrence aussi entre les établissements, qui n’est qu’une extension d’une concurrence entre les enfants et leurs milieux sociaux. Au cœur de l’école unique, cette mise en concurrence a plusieurs effets.
Sur les parcours des enfants qui arrivent avec des ressources différentes, à la sortie inévitablement ceux qui ont les plus fortes ressources à l’entrée vont se retrouver dans les meilleurs places. Mais il y a plus, du fait de cette mise en concurrence la distribution des ressources de l’institution se fait au prorata de la puissance sociale des bénéficiaire, les établissements des beaux quartiers seront les mieux dotés financièrement, auront les enseignants les plus expérimentés, à valeur scolaire comparable leurs élèves y seront moins exposés aux décisions pénalisantes (mauvaises notes, redoublement, affectation dans les sections les plus dévalorisés, orientation vers les filières courtes), et bénéficieront d’enseignements intellectuellement plus ambitieux.

La mise en concurrence s’exerce au détriment des plus faibles : il n’y aura pas de démocratisation significative de l’école sans une réforme de fond supprimant cette mise en concurrence qui commence par la notation des élèves.

Parallèlement la mise en concurrence a des effets importants sur les pratiques enseignantes puisqu’elle offre une série d’issues institutionnelles aux difficultés d’apprentissage. Face à ces dernières, plutôt que de les traiter comme telles, les enseignants ont à leur disposition la mauvaise note, le redoublement, l’affectation à une classe de faible niveau, à une section SEGPA, à l’enseignement professionnel, etc. Il est inévitable que cette situation imprègne l’acte d’enseignement en lui-même, que les enseignants devraient concevoir différemment si les difficultés intellectuelles de leurs élèves devaient par principe être surmontées, à l’aide de moyens purement pédagogiques. Mais ce serait là passer d’une culture professionnelle actuellement grevée par la conviction de l’inéluctabilité de l’échec à une culture de la réussite pour tous.

Une solution : un continuum éducatif sans filières jusqu’à 18 ans

Compte tenu de ses effets sur les parcours des élèves comme sur les pratiques enseignantes, la démocratisation de l’école nous paraît suspendue à la suppression de la concurrence et donc de toute pratique de notation, et à la mise en place d’un tronc commun de 2 ans à 18 ans, débarrassé de toutes les instances de remédiation, redoublement, sections différenciées, filières…

Les obstacles en termes pédagogiques

Concernant maintenant les dispositifs pédagogiques et la conduite des apprentissages, le débat est plus difficile puisqu’on touche à la mantière vivante des pratiques enseignantes, des consciences professionnelles, et l’appel à entreprendre le réexamen des façons de faire d’aujourd’hui n’est pas toujours facilement audible. Comment ne pas s’interroger, pourtant, quand on considère que la rénovation pédagogique des années 1970/80 a été ouverte par une réforme de l’enseignement élémentaire du français se réclamant du mot d’ordre : « Lire, c’est comprendre », et qu’on voit que 20% des élèves de 15 ans sont aujourd’hui « en grande difficulté de compréhension de l’écrit » ?

Les partisans de la démocratisation scolaire ont contribué activement à cette entreprise de rénovation pédagogique, qui a été menée sous les auspices d’une alliance entre progressisme politique et progressisme pédagogique. Une partie d’entre eux prennent acte des limites aujourd’hui constatables de cette entreprise, et se rallient à l’idée que le socle commun est une solution viable pour ceux qui sont restés sur le bord du parcours scolaire. C’est à notre sens une solution illusoire, qui ne répond à aucun des problèmes posés : il n’y a pas d’alternative satisfaisante à l’exigence d’une véritable démocratisation scolaire.

Dans l’esprit de ses promoteurs, la rénovation pédagogique devait permettre aux jeunes qui en étaient exclus jusque-là d’accéder à l’enseignement secondaire. Elle devait proposer une conduite des apprentissages adaptée au manque de ressources culturelles, intellectuelles, linguistiques, que les autres jeunes trouvaient dans leur milieu familial. Cette volonté d’adaptation a conduit à la mise en place de dispositifs pédagogiques tentant de prendre de biais les aspérités des apprentissages, de différer l’approche des savoirs les plus abstraits, de proposer des tâches ludiques et concrètes. Au total elle a conduit à en rabattre sur les ambitions de l’école, afin de ne pas mettre les enfants du peuple en difficulté.

Nous pensons pour notre part que s’il y a lieu de s’adapter aux élèves les moins à l’aise face aux apprentissages c’est à la réalité de leurs ressources intellectuelles et non à leurs manques supposés qu’il convient de le faire. Et, dans cette perspective, nous défendons l’idée qu’il faut être très exigeant intellectuellement avec eux, tout en leur permettant de répondre à cette exigence, qui est la seule façon pour l’école de leur apporter ce que les autres trouvent à domicile.

– Débat

Question : Quels seraient les contours d’un lycée sans filière ? Y a-t-il des programmes ?

Permettre la généralisation d’accès à une culture commune. Les contours : les élèves restent ensemble jusqu’à la première et en terminale des options sont proposées en vue de l’université. Ce tronc commun est un résultat et une condition. Il est un résultat dans la mesure où il n’est pas concevable dans l’état actuel des choses, il faut d’abord une amélioration de l’élémentaire. Supprimer les filières n’a de sens que si on rénove le primaire et le collège. Mais à l’inverse la mise en place du tronc commun est un a priori indispensable à la transformation de l’actuelle culture de l’échec en culture de la réussite. Le problème est de basculer de la logique actuelle : on prend tout le monde et on en laisse au fur et à mesure au bord du chemin, à une logique sans commune mesure : on prend tout le monde et on emmène tout le monde au bout.
La mise en place d’un tronc commun laisse ouverte la possibilité pour tous les élèves de développer plus de compétences dans certaines matières, sans que ce développement de compétences spécialisées ne se substitue au tronc commun.

La culture commune qui serait transmise dans le tronc commun ferait place dès l’école élémentaire aux techniques et à la technologie, en visant une maîtrise des grands choix scientifiques et techniques dont la population dans son ensemble a toujours été dépossédée.

- Question : quels sont les instruments que l’on peut mettre en place pour remettre à plat le système et passer dans cette logique de l’apprendre à apprendre ?

La localisation de la difficulté d’apprentissage est essentielle. Est-elle, comme on l’entend traditionnellement, dans la tête des élèves, ou bien dans l’apprentissage lui-même La différence est cruciale. Si elle est dans la tête des élèves on cherche des solutions dans la tête des élèves, jusqu’à psychologiser et médicaliser l’échec scolaire. Si elle est par nature dans les apprentissages, on travaille sur la façon de les conduire.

Question : comment mettre en place ce projet ?

Deux leviers incontournables pour mettre en place ce projet. Un projet de démocratisation de l’école devrait être porté par les partis politiques qui se réclament des classes populaires. Les organisations syndicales du monde du travail devraient aussi intervenir dans ce champ puisque c’est une des grandes préoccupations des salariés que cette question de l’école. L’autre levier c’est le monde enseignant, dont le bonheur professionnel est lié au bien-être et à la réussite de leurs élèves. Aujourd’hui on se tire d’affaire en reportant la responsabilité de l’échec sur les « handicaps socio-culturels », mais sur le fond les enseignants savent bien que leur vraie réussite personnelle serait que tous leurs élèves réussissent. La question est de transformer le mal vivre des enseignants en mobilisation collective sur le métier. Nous estimons que les enseignants doivent participer massivement au réexamen des dispositifs pédagogiques car ce sont eux qui sont au premier plan des retours d’expériences, alors qu’ils ont toujours été exclus de la réflexion sur leurs conditions de travail.

Ce qui nous intéresse dans ce réexamen, c’est moins ce qui a trait à l’amélioration des relations adultes/jeunes considérées pour elles-mêmes, mais c’est ce qui dans cette amélioration va permettre de changer les pratiques d’enseignement et le destin scolaire des élèves. Dans cette perspective, l’actuel mal-être des enseignants et des élèves eux-mêmes peut être une force agissante très puissante.

Question : Y a-t-il dévalorisation des diplômes ?

Oui, premier constat, il y a dévalorisation des diplômes du fait des rapports de force sur le marché du travail, le chômage pèse sur le niveau des salaires sauf pour la petite minorité des salariés sortie des grandes écoles. Dévalorisation des salaires et donc des diplômes. Maintenant est-ce que pour autant il y a une dévalorisation des formations ? Le patronat peut ne pas les reconnaitre et ne pas les rémunérer, et pour autant il utilise le potentiel productif des titulaires de diplômes. Il achète la force de travail en-dessous de sa valeur, mais il consomme sa valeur d’usage, pour reprendre les formules de Marx. Le patronat utilise le potentiel des gens qu’il recrute. On peut donc en conclure que le système scolaire ne produit pas trop de diplômés ! Deuxième constat, qui confirme le précédent, trois ans après la sortie de l’école, il y a 7 à 8 % de chômeurs chez les diplômés de l’enseignement supérieur mais… 40% chez les sortants sans diplôme ! Le diplôme reste la meilleure protection contre le chômage, les bas salaires, la précarité. Troisième remarque : si au lieu de regarder ce qui se passe au moment du recrutement on observe les déroulements de carrière, alors on constate un rattrapage de la situation professionnelle pour les plus diplômés.

Jean-Pierre Terrail

Bibliographie :
Jean-Pierre Terrail, Janine Reichstadt, Geneviève Krick, Je lis, l’écris CP : un apprentissage culturel et moderne de la lecture, La dispute, coll. Les lettres bleues, 2009, 127 p., EAN : 9782953464900
GRDS, L’école commune proposition pour une refondation du système éducatif, la dispute, coll. L’enjeu scolaire, 2012, 207 p., EAN : 9782843032233.
Stéphane Bonnery, Comprendre l’échec scolaire. Elèves en difficultés et dispositifs pédagogiques. La dispute, coll. « l’enjeu scolaire », 2007, 214 p., EAN : 9782843031540 ;
A propos de l’échec scolaire voir les ouvrages de Bernard Lahire.
Tristan Poullaouec, Le diplôme, arme des faibles. Les familles ouvrières et l’école, La Dispute, coll. « L’enjeu scolaire », 2010, 147 p., EAN : 9782843031922.