La "Charte de la laïcité", une avancée ?

dimanche 6 octobre 2013
par  Catherine

Le 9 septembre, Vincent Peillon présentait sa Charte de la laïcité. Elle était rapidement suivie d’une publication au Bulletin Officiel, et d’une mise en ligne de ressources pédagogiques sur le site "eduscol". L’affaire semble donc sérieuse… d’autant plus sérieuse que la laïcité a été elle-même sérieusement mise à mal par les gouvernements successifs.

On pourrait déjà gloser facilement sur le terme même de "Charte" : terme renvoyant à l’Ancien Régime, la Charte est octroyée par le pouvoir et ne résulte pas de droits garantis. Mais les enjeux vont plus loin.

Pas de malentendu !

Il est évident qu’un tel texte, si tant est qu’un texte puisse faire avancer la question laïque, ne peut tout dire s’il a vocation à être compréhensible pour les personnels, les parent-e-s, les jeunes… d’autant que pour une fois on pourra être d’accord pour dire que "La laïcité souffre trop souvent de méconnaissance ou d’incompréhension" (dossier de presse du ministère). Même si les différents gouvernements dirigés par le PS y ont contribué !

Il est hors de doute qu’un travail pédagogique permettant de réfléchir sur la laïcité, ses principes et l’organisation sociale qu’elle induit… sera possible et bienvenu dans tel ou tel établissement.

Mais un outil pratique – en supposant qu’il soit aussi pratique que le dit le ministère – ne règle pas la question majeure : la laïcité se défend par des discours, mais aussi et surtout par des actes… autrement dit une politique. Et là, il y a aussi à dire !

La laïcité : des valeurs morales…

La vision de la laïcité développée par la Charte tend à la définir comme une série de vertus morales. Les "valeurs républicaines" sont explicitement mentionnées. D’ailleurs la direction nationale du SNES, tout comme celle de la FSU ("La charte de la laïcité peut constituer un appui pour faire vivre les valeurs républicaines"), s’en félicite. Cet aspect pose deux problèmes.

Tout d’abord, quel sens ont ces "valeurs républicaines" quand le gouvernement, dans le même temps, poursuit la chasse aux sans-papiers, sépare des enfants de leur famille, voire s’en prend aux Roms avec des accents dignes des politiciens les plus réactionnaires… si ce n’est celui du soutien à l’ordre social dominant ?

Ensuite, la laïcité est-elle avant tout une affaire de "valeurs" ? Sans doute pour Vincent Peillon, qui dans la veine du protestantisme libéral ("une religion pour la République") en fait un instrument de cohésion de l’ordre social (capitaliste, donc) et une éthique individuelle (allant même jusqu’à parler de "laïcité intérieure"). Mais dans la réalité, la laïcité est le produit de luttes, ayant débouché sur des lois.

… ou un principe d’organisation ?

Car le socle de la laïcité, pour nous, est constitué par la séparation des Églises et de l’État, autrement dit la loi de 1905. Notamment ses articles 1et 2, qui garantissent la liberté de conscience mais aussi rappelle que l’État "ne reconnaît, ne salarie ni ne subventionne aucun culte".

On en est loin avec la Charte : à la fois dans le texte (sauf une discrète référence à la loi de 1905) et dans la démarche. Et pour cause : s’engager dans cette voie signifierait adopter enfin une politique laïque. Cela supposerait d’étendre la loi de 1905 à l’ensemble du territoire (abrogation du concordat d’Alsace-Moselle notamment) (1), de réserver à l’école publique les créations annoncées de postes et de supprimer les financements à l’école privée, d’abroger les lois anti-laïques (ne parlons même pas de nationaliser l’enseignement privé)… bref, tout ce dont ce gouvernement ne veut pas.

Là est la principale contradiction de la Charte : prétendre défendre la laïcité quand, dans le même temps, on maintient l’arsenal anti-laïque… voire quand on l’aggrave. Ainsi l’application du décret Peillon sur les "rythmes scolaires" s’accompagne déjà de l’intrusion d’officines confessionnelles dans les écoles publiques… y compris avec des subventions publiques (par exemple, le Conseil municipal de Paris a voté une subvention de 13400 euros à "La Jeunesse de Saint Vincent de Paul" directement liée à l’évêché, dans le cadre de la mise en œuvre du plan éducatif territorial).

Quelques gâteries

D’autres points sont très discutables : ainsi la Charte affiche une dimension humaniste et de lutte contre les discriminations. Fort bien, si ce n’est que justement là encore on retrouve une contradiction entre les paroles et les actes, notamment au travers la question du maintien d’une politique de xénophobie d’Etat. Sans oublier qu’elle reprend mot pour mot la loi sur le voile de 2004 : qu’est-ce que cette loi de l’UMP vient faire dans un texte prétendant réaffirmer la laïcité, dont l’un des piliers est l’égalité des droits ?!

Cette vision de la laïcité comme facteur d’ordre social transparaît aussi à l’égard des personnels : ces dernier-e-s sont tenu-e-s à la "neutralité" ("Les personnels ont un devoir de stricte neutralité"). Voici une porte ouverte aux tracasseries, voire à la répression administrative contre les militant-e-s, d’autant que ce genre d’obligations est une invention du pouvoir.

Au final, un texte qui accompagne le maintien d’une politique anti-laïque très concrète. La laïcité pleine en entière, ce n’est pas pour maintenant !

Quentin Dauphiné

(1) Ainsi le Bulletin Officiel, après la Charte de la laïcité le 12 septembre, publie le 27 septembre "la bulle donnée à Rome par Sa Sainteté le Pape François en tant qu’elle confère l’institution canonique à Mgr Jean-Christophe Lagleize en qualité d’évêque de Metz"… où est la séparation de l’Église et de l’État ?