Où va la politique culturelle aujourd’hui ? L’exemple du MUCEM à Marseille

samedi 16 novembre 2013
par  Catherine

Décidé en 2000 par Catherine Tasca, sous le gouvernement Jospin, le Musée des civilisations de l’Europe et de la Méditerranée (MUCEM), installé à Marseille, a été inauguré par François Hollande le 6 juin 2013. Nous publions ci-dessous une version actualisée de la lettre ouverte adressée à François Hollande par le Secrétaire général du SNAC-FSU à l’occasion de l’inauguration, lettre qui, par delà le cas particulier du MUCEM, pointe les principaux dangers et aspects nocifs d’une politique culturelle installée dans la durée par delà les alternances politiques.

Le Musée des civilisations de l’Europe et de la Méditerranée (MUCEM) est un établissement issu d’une décision politique qui se voulait un signal fort : l’implantation en région d’un grand département des musées de France.
Si ce projet avait été mené avec un réel niveau d’exigence scientifique et dans le dialogue, aussi bien avec les Marseillais qu’en interne, nous aurions été les premiers à saluer une mesure courageuse de déconcentration culturelle. Hélas l’établissement ne constitue qu’une caricature institutionnelle. Il est tristement représentatif de la politique de la pure apparence menée ces dernières années en matière de service public culturel.

Le MUCEM se présente comme un musée national d’ethnologie.

Grand département des musées de France en charge des musées de société, le MUCEM revendique clairement sa place au sein des sciences humaines et sociales, notamment de l’ethnologie. On aurait donc pu s’attendre à un projet scientifique et culturel (PSC) sérieusement discuté au sein de la discipline. Or, ce projet est totalement absent du débat scientifique. On n’en trouve trace nulle part, ni dans les principales revues d’ethnologie ni dans les colloques. On ne peut suivre sa genèse qu’au travers de comptes rendus non publiés d’opérations pilotées en interne et sous le contrôle de la direction locale. Cette élaboration dans un entre-soi, ce côté « coin de table », est étrange pour un projet scientifique. D’où peut-être, à sa lecture, l’impression d’avoir affaire à l’annonce d’un projet à venir et non à un projet abouti.
Le fait qu’il ait été, à ce stade de formalisation, validé par le conseil scientifique des musées de France (mais non diffusé), pose la question de la crédibilité d’une validation institutionnelle « hors sol », très largement déconnectée des milieux universitaires et de recherche qui portent les disciplines anthropologiques et historiques censées être concernées. Au-delà du cas particulier du MUCEM, cette situation pose des questions cruciales quant au type de relations qui existent entre l’administration de la culture et le monde de la recherche.

Des armoires normandes sur la Canebière

Le MUCEM se veut l’héritier, sur un champ de compétence étendu, de l’ancien Musée national des arts et traditions populaires (MNATP), fermé au public en 2006. Les collections de ce dernier ont rejoint le Centre de conservation et de ressources (CCR) de la Belle-de-mai. Or, moins de dix pour cent des collections de l’ancien MNATP, qui représentent cent cinquante ans de collecte dans le domaine de la culture populaire française, concernent, de près ou de loin, la Méditerranée. Personne n’a jamais contesté le bien-fondé d’une extension géographique et temporelle du champ du MNATP mais le MUCEM ne répond pas à cette exigence : il tord le cou au bon sens en assignant les collections d’anthropologie historique du domaine français à l’illustration d’un propos méditerranéen, incohérence que nous dénoncions, il y a dix ans déjà, sous le slogan ironique « des armoires normandes sur la Canebière ».

Le MUCEM, pourquoi un énième établissement public ?

Nous dénonçons le choix du MCC de donner au MUCEM le statut d’établissement public.

Le SNAC-FSU constate que ce statut confère aux présidents d’établissement un trop large degré d’autonomie et conduit à un éclatement du ministère en petites baronnies. En même temps, il condamne les établissements à une course effrénée aux ressources propres par le biais d’une surenchère en termes de fréquentation payante et par un mécénat envahissant. L’aboutissement de ce processus entraîne une baisse de la qualité du service rendu aux usagers qui se traduit par des tarifs d’entrée prohibitifs, des files d’attente beaucoup trop longues et des conditions de visite fortement dégradées par la densité du public.
Parallèlement, le statut des visiteurs se transforme, et les personnels des musées sont dès lors bien moins des agents publics face à des usagers que des commerciaux face à des clients qu’il s’agit de séduire pour optimiser des comportements de consommation. La boutique de souvenirs fait désormais partie obligée du parcours muséal et, dans certains musées, la galerie d’exposition sert de décor à la file d’attente de la cafétéria !
Les représentants des personnels au comité technique de la Direction générale des patrimoines du MCC ont voté unanimement contre la transformation du MUCEM, précédemment service à compétence national (SCN) placé sous l’autorité directe du directeur général des patrimoines, en établissement public administratif. Or, alors que le gouvernement affiche la volonté politique de stopper la prolifération abusive des établissements publics, le MCC est passé en force.

Les personnels : aux missions publiques des emplois publics

Le MUCEM est un établissement public issu de la Révision Générale des Politiques Publiques (RGPP). En cela, il suit les recommandations du rapport que François Fillon avait commandé à Françoise Miquel : « Externaliser systématiquement les fonctions ASM (accueil – surveillance – magasinage) dans les musées connaissant une période de fermeture (pour travaux par ex.), changeant d’implantation ou quand création de nouveaux musées. »
Les fonctions de l’accueil et de la surveillance dans les musées sont des fonctions tout à fait spécifiques. Une connaissance approfondie de l’institution et de ses collections est une nécessité absolue pour bien informer, renseigner et guider les visiteurs, et cette connaissance n’est pas compatible avec un statut de sous-traitant. Il est urgent de ré-internaliser ces activités dans tous les établissements où elles ont été ouvertes au marché, il y va de la cohérence des collectifs de travail et, par là, de la qualité du service rendu au public.
En 2011, des agents de surveillance du MUCEM (non encore externalisés à l’époque) ont mené une grève avec occupation des locaux qui a bloqué le chantier des collections pendant plusieurs jours. Cette action n’a hélas pas suffi à enrayer le processus de privatisation des fonctions d’accueil et de surveillance dans cet établissement.
En revanche, Aurélie Filippetti vient d’annoncé que, pour le musée Picasso de Paris qui doit ré-ouvrir très bientôt, les fonctions ASM seraient ré-internalisées. C’est une très bonne nouvelle, qui correspond aux revendications que nous portons depuis des années, mais qui nous laisse un goût amer de par les motifs invoqués : il s’agit, dit la ministre, de ré-internaliser les fonctions « qui sont en rapport direct avec les collections ». Pourquoi alors ne pas appliquer la même règle au MUCEM et au musée du Quai Branly ? Y a-t’il une organisation des musées différente selon les types de collections : celles qui sont dignes d’être surveillées et manipulées par un corps de professionnels titulaires et celles – le bric-à-brac ethnologique, mais on peut aussi penser à l’archéologie – qui peuvent être laissées à des entreprises privées généralistes ?
Au-delà des conditions de travail très dégradées des employés de ces entreprises, qui n’ont pas de formation adaptée, qui n’ont aucune garantie de pouvoir continuer à exercer dans le musée, et surtout qui n’ont pas un rapport réglementaire à l’autorité hiérarchique, se pose également le problème d’un patrimoine à deux vitesses : aux Picassos les agents, aux objets ethno les vigiles. De là à penser que les seconds sont nettement moins patrimoniaux que les premiers et qu’on pourrait remettre en cause leur inaliénabilité, il n’y a qu’un pas que certains politiques franchissent régulièrement.

Vingt-cinq ans de loyer : le prix du PPP !

Si le bâtiment construit par Rudy Ricciotti sur le môle J4 a fait l’objet d’une commande classique de la part de l’Etat, il n’en est pas de même du bâtiment construit par Corinne Vezzoni au dessus de la gare Saint-Charles pour abriter le centre de conservation et de ressources (CCR). Comme de trop nombreux chantiers publics de l’ère Sarkozy, le CCR a été construit en partenariat public-p
nt l’Etat à payer un loyer pendant vingt-cinq ans pour un montant qui, au total, excède de loin celui qui aurait été nécessaire pour une commande classique ! La pratique des PPP, compréhensible pour des parkings publics, a montré toute sa nocivité lorsqu’il s’agit d’établissements dont le loyer repose non sur des usagers mais sur un utilisateur institutionnel unique (tels que les hôpitaux ou les prisons). Il est invraisemblable que le ministère de la culture se soit fourvoyé au point de monter une opération de PPP pour construire des réserves de musée. S’agissant d’argent public, le fait de gonfler la note en reportant le loyer d’une construction sur la génération suivante est moralement indéfendable.
Cette malheureuse expérience, qui complète le tableau des dérives dont souffre le MUCEM, ne doit en aucun cas être renouvelée pour des réserves abritant des collections publiques.

Des bricolages insensés pour compenser l’absence de moyens : jusqu’à quand les agents vont-ils pouvoir tenir ?

Le MUCEM est le résultat d’une politique désastreuse qui a frappé de plein fouet l’ensemble de la sphère culturelle. L’émancipation citoyenne et la gratuité du plaisir partagé ne faisaient pas, à l’évidence, partie du programme de ceux qui ont porté la Révision Générale des Politiques Publiques. La culture n’étant pour eux qu’une source de profit potentiel, ils ont orienté, avec une grande brutalité, l’ensemble du dispositif national dans ce sens.
 Les grandes missions du service public culturel, au premier rang desquelles la démocratisation de la culture, la sauvegarde du patrimoine et l’aide à la création, ne peuvent plus être assurées avec un degré de qualité convenable compte tenu des baisses de moyens et d’effectifs. Que ce soit en administration centrale, dans les Directions régionales des affaires culturelles, ou dans les « services-métier » (musées, monuments historiques, centres de conservation et d’études archéologiques, mais aussi théâtres, opéras, écoles d’art et d’architecture, etc.), les agents ont été contraints à des bricolages insensés pour maintenir une continuité du service public, souvent au prix de leur santé, toujours au prix de leurs conditions de travail. Il est temps que cela cesse et que la confiance revienne, que les agents n’aient plus perpétuellement le sentiment d’être trahis par ceux qui les dirigent et que les mots d’ordre de la politique nationale ne se résolvent pas à une entreprise de com’.
Le ministère de la culture est un petit ministère, de moins de 30.000 agents, mais il compte un nombre très important de métiers différents mis en œuvre par des équipes aux qualifications reconnues. De ce point de vue, la diminution dramatique des effectifs qu’il vient de connaître condamne des pans entiers de son activité.
Une autre politique publique dans le domaine culturel est nécessaire : celle d’un changement qui, dans le respect des citoyens et des acteurs de ce secteur, doit nous conduire vers une véritable démocratisation porteuse d’émancipation, de progrès social et vers le développement de l’emploi. Cette autre politique ne saurait exister sans un MCC renforcé, prioritaire au regard de l’emploi public, sans une nouvelle « gouvernance » de ses services et établissements et sans le développement d’un véritable dialogue social.

Le MUCEM six mois après

Malgré toutes ces mauvaises fées, le MUCEM rencontre un large succès public. Les Marseillais, en particulier, semblent se l’approprier et c’est tant mieux. Reste à faire la part des choses entre le bâtiment et le Fort Saint-Jean, et d’autre part le programme muséographique. Comme prévu, le public afflue vers le lieu de promenade agréable mais ne comprend pas grand chose aux expositions, notamment aux expositions semi-permanentes. Comme prévu aussi, l’administration opère son tour de passe-passe habituel en mettant au crédit des expos le succès de l’architecture. Comme prévu enfin, les présentations se résument pour l’essentiel à une espèce de grande fête foraine qui tente de jouer, avec un succès inégal, sur la surprise du visiteur. On sait depuis longtemps que les collections des muées sont largement dépendantes du regard qu’on porte sur elles ; on assiste ici à un processus d’appauvrissement de ce regard : au musée de l’Homme et au MNATP, les objets étaient intéressants ou émouvants, ou les deux ; au Quai Branly ils sont beaux, au MUCEM ils sont simplement rigolos.
Nous avons mis en garde à propos du côté tape-à-l’oeil du programme d’expositions du MUCEM, sur le fait qu’il consistait essentiellement en un effet d’annonce permettant d’ouvrir l’établissement en grand pompe mais sans souci de la suite. Aujourd’hui, le programme impulsé par la direction ressemble plus que jamais à une démo à la Microsoft , c’est vide. Parallèlement ce que l’on craignait se confirme : il y a d’un côté le musée sur le Vieux Port et de l’autre les collections, dont l’implantation au dessus de la gare Saint-Charles ressemble de plus en plus à un silo où elles peuvent être commodément oubliées, elles et les agents qui s’en occupent. Il va falloir beaucoup de courage et d’imagination aux équipes – qui n’y sont pour rien – pour animer et donner du souffle à l’ensemble en travaillant, on peut le craindre, non pas avec mais malgré leur hiérarchie.

Frédéric MAGUET Secrétaire général du SNAC-FSU