Marseille 2013, Capitale de l’offensive politique et culturelle de l’Union européenne

samedi 11 janvier 2014

À la suite de la réflexion lancée sur la politique culturelle dans nos pages (1), nous reproduisons ci-dessous, avec l’aimable accord de son auteure, un texte paru l’an dernier dans la perspective de l’événement "Marseille capitale européenne de la culture" et sa signification pour l’UE.

"Marseille était gagnée par la connerie parisienne. Elle se rêvait capitale. Capitale du Sud. Oubliant que ce qui la rendait capitale, c’est qu’elle était un port. Le carrefour de tous les brassages humains". Jean-Claude Izzo, Total Khéops , 1995.


De l’usage de la culture…


Au moment de l’ouverture de "Marseille Provence 2013" (MP13), le sens de cette initiative culturelle européenne mérite d’être précisé pour comprendre en quoi Marseille est un enjeu crucial dans l’offensive menée par la politique de l’Union Européenne. Pas question ici de porter un jugement sur le contenu même des manifestations culturelles, ni sur les ratés (pourtant nombreux) dans leur mise en œuvre, mais bien de caractériser les origines, la nature et les objectifs de ce projet.

La désignation de Marseille comme "Capitale européenne de la culture" est l’aboutissement d’une logique unique qui se décline de différentes façons. Depuis 1985, l’Union Européenne cherche dans ce programme à développer l’offre culturelle dans une dimension régionale ; et plus précisément, MP13 est le volet culturel du processus de Barcelone, engagé depuis 1995 par l’UE et les pays du sud méditerranéen (rebaptisé en 2008 "Union pour la Méditerranée"), pour établir entre eux un partenariat global, notamment en matière économique, visant à favoriser l’économie de marché et à libéraliser les échanges. Ce processus prône un développement des pays, de leurs infrastructures, de leurs structures économiques et sociales, de leur agriculture, à travers l’investissement de capitaux privés et l’assistance financière de l’UE, notamment sous forme de prêts de la Banque européenne d’investissement (BEI). En contrepartie, il exige que soient détruits tous les "obstacles" susceptibles de s’opposer à cette politique : les règlementations nationales protectrices des droits (Code du Travail, conventions collectives) et tout ce qui empêche d’abaisser le coût du travail sont tout particulièrement visés.

Quel est le rôle assigné à la culture dans cette perspective ? Au-delà du discours attendu sur le "dialogue des cultures entre l’Europe et la Méditerranée", c’est celui d’être "une force de transformation durable du territoire de la capitale, sur le plan économique, urbain et social". Les initiatives culturelles doivent promouvoir "la participation de la société civile au partenariat euro-méditerranéen" et le "renforcement de la coopération entre autorités régionales et locales". On confie donc à la culture la mission de rendre acceptable ce projet politique et économique. Les programmes culturels retenus sont ceux qui mettent en avant une identité européenne et méditerranéenne : l’art et la culture ne seraient donc utiles et estimables que confinés dans le rôle de faire-valoir de cette vaste entreprise de dérèglementation. L’invention d’une identité méditerranéenne de l’Antiquité à nos jours est d’ailleurs le thème de certaines manifestations de MP13.


Au service de la déréglementation


Le développement d’une culture "euroméditerranéenne", et même d’une civilisation au niveau de l’Europe et de la Méditerranée est un processus de longue date, porté par le projet du musée du même nom, le MuCEM (Musée des Civilisations de l’Europe et de la Méditerranée), dont l’ouverture coïncide avec l’événement MP13. Comme le Musée du Quai Branly à Paris, il est issu du démantèlement de musées nationaux, musée des Arts et Traditions Populaires et musée des Arts d’Afrique et d’Océanie, et de collections du musée de l’Homme. Il ne s’agissait donc pas d’une "simple" délocalisation de collections, mais bien de l’élaboration d’un nouveau projet cherchant à promouvoir de nouvelles identités régionales, intégrées dans la recomposition territoriale souhaitée par l’Union européenne. Il n’est pas question encore une fois de discuter de la pertinence du projet scientifique, mais de constater qu’il accompagne opportunément la mise en place de la régionalisation et de l’abandon des institutions de la République.

Le MuCEM se veut d’ailleurs une "contribution au rayonnement de la métropole" marseillaise, qui se comprend bien à la lumière de l’actualité récente de Marseille Provence Métropole (MPM). MP13 est la façade culturelle d’une opération de régionalisation et de territorialisation de la culture. Le but est de développer les euro-régions, en l’occurrence Marseille et la Provence, érigées en espace "euro-méditerranéen". Or, en tant que membre fondateur de l’association MP13, MPM participe activement au financement du projet culturel censé servir de "catalyseur" au développement du "territoire". C’est l’application de l’acte 3 de la décentralisation, avec la création, selon les derniers textes, d’un statut d’ "eurométropole" pour Lille, Lyon et Marseille.

Le projet de Métropole "d’intérêt européen" rencontre une vive contestation des maires des communes des Bouches-du-Rhône, qui refusent une structure qui détruit les cadres de la République et qui les prive de leur pouvoir de décision et de libre administration des communes. MP 13 est donc un moyen d’accompagner l’installation de la Métropole, qui n’a d’autre but que la privatisation des services publics, la suppression des emplois dans les collectivités locales, et la mise en œuvre de la politique d’austérité et de dérèglementation dictée par l’Union européenne. Tout cela au nom de retombées positives que le projet culturel est censé garantir. Les MarseillaisES assistent pourtant depuis plusieurs mois à des fermetures et à la disparition de nombreuses structures qui faisaient le maillage culturel et artistique de la ville : bouquinistes, théâtres, ateliers publics de l’École Supérieure d’art et de design Marseille-Méditerranée, dirigeantEs de salles de concerts. TouTEs peuvent en augurer une situation catastrophique pour le futur.


Soumettre l’insoumise


Tous ces éléments le montrent : Marseille, qui doit être une métropole "compétitive à l’échelle européenne" occupe une place centrale dans le dispositif mis en place par l’UE et la Troïka. Mais ils apportent aussi la preuve que Marseille est un foyer de résistance et de défense des intérêts ouvriers et que ses traditions de solidarité entre les travailleurs/ses et les peuples font encore partie intégrante de son identité et de sa culture.

Rose Camas

(1) Cette parution fait en effet suite à celle, dans notre revue n°3, de l’article "Où va la politique culturelle aujourd’hui ? L’exemple du MuCEM à Marseille", de Frédéric Maguet.