CHRONIQUE D’UNE LIBERTÉ AVORTÉE ?

samedi 17 mai 2014
par  Catherine

En Espagne, le Parti Populaire (PP) est de nouveau au pouvoir depuis 2011. Il gère la crise du capitalisme avec, à peu près, les mêmes méthodes qu’ailleurs en Europe : baisse des salaires, des dispositifs de solidarité, des droits des plus faibles, des droits des régions autonomes. Même les droits les plus fondamentaux sont en train de passer à la trappe : droit de grève, de protester et … le droit à l’avortement. Cette révision d’un droit acquis en 2010 était dans le programme électoral de la droite espagnole.

Ainsi le ministre de la justice Alberto Ruiz-Gallardon a pu présenter le 20 décembre 2013 un avant-projet de loi pour modifier profondément les conditions d’autorisation de l’avortement.
Si cette loi est votée, elle signifiera un net recul pour la condition des femmes dans un pays où tout, ou presque, reste à gagner... après 40 ans de “démocratie” et d’intégration au “modèle européen”.

L’emprise de l’Église espagnole

Cette réforme a le soutien de l’Église espagnole et notamment du très conservateur Rouco Varela (archevêque de Madrid et plus haut responsable au sein de l’Église espagnole). Il affirme que cette réforme de la loi sur l’avortement est urgente car “l’Espagne vieillit et s’affaiblit”.

Fort de ses soutiens au sein du gouvernement et à Rome, l’Archevêque considère ouvertement qu’il faut également réformer la loi sur le mariage pour revenir à un mariage entre une femme et un homme uniquement (le mariage entre personnes du même sexe est autorisé depuis le 3 juillet 2005).

Si la Fédération Espagnole des Associations pour la vie (ONG qui se revendique du Conseil Économique et Social des Nations Unies) estime que le gouvernement ne fait que respecter une promesse électorale, qu’il est question d’“éliminer de nos lois la normalisation d’un procédé anti-naturel qui détruit la vie de l’enfant et blesse profondément la femme”, qu’“il est temps d’en finir avec les lieux communs et de lutter ensemble contre la barbarie d’un acte impropre d’une société civilisée”, ce point de vue n’est pas représentatif de la société espagnole, ni même d’une partie de la droite au pouvoir. Le ministre Gallardón s’autorise à dire qu’interdire l’avortement thérapeutique (IMG) est un mandat des Nations Unies qui doit être respecté par la nation espagnole.

Par ailleurs, on aimerait voir plus d’entrain de la part de cette “ONG” au moment de condamner les violences conjugales qui, elles, sont un véritable drame national.

“Las mareas violetas”

Heureusement la mobilisation pour le droit des femmes à choisir est également très forte. Des mobilisations se succèdent ainsi depuis l’annonce de l’avant-projet de loi en décembre. Comme d’autres mobilisations, elles se distinguent par une couleur : le violet. Ce sont “las marchas violetas” qui maintiennent la mobilisation. Par exemple le 1er février dernier à Madrid avec l’arrivée du “Tren de la libertad” à la gare d’Atocha... ce n’était pas un seul train mais de nombreux trains et autocars venus de différentes villes du pays et de l’étranger. Cette journée a été suivie dans plusieurs capitales et villes européennes.

Car il faut constater que ce n’est pas qu’en Espagne que les droits des femmes régressent ou sont remis en cause.

Prises de positions de médecins

Pour le gynécologue espagnol Santiago Dexeus il s’agit de “revivre la lutte de la fin des années 70, quand nous luttions pour la dépénalisation des contraceptifs. Et nous avions gagné. Ensuite est arrivée la loi de 1985 (qui autorisait l’IVG dans certains cas précis, “los supuestos”, ndr), et plus tard celle que nous avons aujourd’hui, qui est comparable à celle de n’importe quel pays voisin. Nous allons devoir recommencer ? C’est tellement triste que j’ai envie de pleurer... Avorter n’est pas un acte frivole, c’est parfois le résultat d’une situation économique, d’une méconnaissance de la sexualité ou de la reproduction, de la discrimination... Il laisse tout le temps une trace, et en tant que professionnels de la santé nous devons le savoir. Notre rôle est d’éviter la clandestinité parce-que nous savons ce qu’il arrivera. Nous reviendrons à la fin des années 70, quand existait le tourisme de l’avortement et que les Espagnoles se rendaient à Londres.

La position de Josep Lluis Carbonell est encore plus radicale, il en appelle à équiper des bateaux pour permettre aux femmes d’avorter en sécurité, avec une aide médicale... ce qu’il avait déjà fait il y a plus de trente ans. Ce gynécologue a procédé à des avortements dès la fin des années 70 dans la clandestinité, jusqu’à la loi de 1985. Selon lui la réforme interdira 95% des avortements mais ceux-ci continueront à se faire à nouveau dans la clandestinité mettant en danger la vie de ces femmes. Personnellement, il prévient Rajoy qu’il continuera d’assister ses patientes jusqu’à ce qu’il soit détenu et jeter en prison.

Une loi d’obligation de gestation

Cette loi serait un retour à l’époque de la dictature où l’avortement était puni par des peines de prison tant pour les femmes que pour les praticiens... Mais Rajoy assure qu’il ne s’agit pas de criminaliser la femme mais plutôt de l’aider car elle est une victime de l’avortement.

Selon cet avant-projet, il faudra deux avis de spécialistes différents (psychiatres ?) non liés au centre qui réaliserait l’IVG. De plus, les centres où se pratiquent ces interventions n’auront pas le droit d’informer, de sensibiliser, de donner les adresses des autres lieux autorisés, etc. Il y aura remise d’un certificat prouvant qu’on a expliqué à cette pauvre femme ses droits et devoirs pour décider d’être mère. Ensuite s’en suivra un délai de réflexion de 7 jours (cycle biblique...) comme si elle n’avait pas réfléchi avant...

L’avortement pour cause de malformation sera très difficile à obtenir (c’est une des exigences les plus fortes de l’Église), le ministre a précisé que s’il allait avoir un enfant mal-formé ou handicapé, il le garderait...

Aucune peine de prison ne sanctionnera ces femmes pour le non-respect de cette loi mais ce sera le cas pour les praticiens et spécialistes...

C’est une loi d’obligation de gestation. Le seul recours : la pastille du lendemain.

“Nous donnons naissance, nous décidons”

Santiago Dexeus dit ne pas comprendre pourquoi le gouvernement tente d’imposer cette régression sociale. Comme lui, beaucoup de professionnels, de politiques, d’associations et de personnalités s’émeuvent aussi et contredisent des sondages toujours aussi improbables et fantasques qui présentent une “opinion” parfois partagée sur ce choix...

En réalité, il s’agit pour le régime issu de la “Transición”, et notamment pour toute la partie directement héritière du franquisme, de réaffirmer son pouvoir sur la classe ouvrière, d’étouffer toute velléité d’entreprendre une vraie révolution en se débarrassant tout d’abord du carcan imposé par la constitution, laquelle préserve la forme monarchique de l’État. (Rappelons qu’en 1977, la signature de pactes sociaux par le Parti communiste (PCE, Santiago Carillo) et le Parti socialiste (PSOE, Felipe Gonzalez) et et leur ralliement à cette constitution ont permis le "passage sans heurts et sans désordres inutiles" (Carillo) du régime franquiste au régime actuel préservant ainsi les pouvoirs de l’Église et les forces réactionnaires issues du franquisme dans l’appareil d’État : d’où le terme de “Transition”).

Il faut empêcher toute mobilisation au niveau national en divisant, tant les autonomies que les familles ; en s’en prenant aux plus faibles. Et dans ce cas en s’attaquant, avec cette loi, aux droits de la femme elle-même.

La détermination du gouvernement reste entière, profitant d’une situation économique déplorable pour la classe ouvrière espagnole qui doit payer la “crise du capitalisme” par tous les moyens : expulsions des logements (“desahucios”), licenciement et atteintes aux droits élémentaires continuent.

Le 8 mars, dans nombre de villes d’Espagne la mobilisation contre la loi Gallardón a continué avec des mots d’ordre tels que “Nous donnons naissance, nous décidons”, “PP on voit ta soutane”, … La lutte s’est prolongée dans le cadre des huit marches qui ont convergé sur Madrid le 22 mars : des dizaines de milliers de personnes venues de toutes les régions d’Espagne. Cette mobilisation contre la loi Gallardón va se poursuivre et s’amplifier ; elle participe de la lutte générale contre ce projet et aussi contre le gouvernement. Elle atteste de l’importance de la lutte des femmes dans les processus révolutionnaires.

Jorge Casas (Émancipation 69)
 

HISTORIQUE DU DROIT À L’AVORTEMENT EN ESPAGNE
 
1936 : 1ère loi en Catalogne qui autorise l’IVG les 12 premières semaines, en pleine guerre civile.

1983 : dépénalisation mais pas légalisation.

1985 : loi qui autorise l’IVG sous certaines conditions très strictes (les “supuestos”) ; la femme doit passer des visites auprès de spécialistes qui décident.

2010 : nouvelle loi votée en fin de mandature du PSOE, autorisation avant 14 semaines ou 22 si une malformation est avérée.

 
 
CV EXPRESS DE GALLARDON

Il est un des enfants politiques de l’ex-ministre de Franco et de la “Transition”. Manuel Fraga le nomma secrétaire général de l’Alianza Popular (AP, ancêtre du Parti populaire) en 1986, il n’avait que 27 ans mais était le fils biologique d’un vice-président du Parti monarchiste et ami du père du roi actuel.
Il est élu, dès 1989, Président de la Communauté de Madrid.
Il devient maire de Madrid en 2003 jusqu’en 2011 (il célébrera un mariage homosexuel... pour respecter la loi en vigueur). Puis il est élu député et nommé ministre de la justice avec de grandes ambitions dignes de sa lignée.
Il aspire à de plus hautes fonctions.