Contre les répressions policières

lundi 9 juin 2014

Nous avions rendu compte, dans l’Émancipation n°7, des violences policières qui avaient frappé la manifestation contre le projet d’aéroport à Nantes le 22 février dernier, où au moins trois personnes ont perdu l’usage d’un œil suite à des tirs de flashball. Un collectif de soutien aux blessé-e-s et aux inculpé-e-s s’est constitué, dont Émancipation est partie prenante, et a appelé à manifester le 17 mai à Nantes, avec le soutien de Solidaires 44, SNUIPP 44 et SNES 44.

Le 17 mai, dans une chaleur estivale, une foule compacte de plus de 1500 personnes manifeste dans les rues de Nantes sa solidarité avec les blessé-e-s par la police et les inculpé-e-s par la justice. Le cortège, qui emprunte les rues que la préfecture nous avait volées le 22 février, est dense, divers, offensif, sonore et coloré.

La peur est conjurée

Une impression de force contenue se dégage des rangs serrés de la manifestation : la rage et la colère s’expriment dans cette démonstration de puissance collective digne. Les premiers rangs de manifestant-e-s sont casqués, d’autres portent des masques, des bandeaux, du maquillage, une battucada rythme la fin du cortège suivie par des tracteurs : chacun-e témoigne à sa façon sa révolte contre l’injustice. Alors qu’une rue bouchée par plusieurs camions de gendarmes mobiles est investie par le cortège, ce sont les militaires et leurs véhicules qui reculent précipitamment sous les huées pour laisser passer la manifestation. Pas l’inverse.

Pourtant un peu plus tôt, dès 15 heures, alors que l’on afflue vers le point de rendez vous, les agressions policières commencent déjà. Les gens qui descendent des transports pour se joindre à la foule sont contrôlé-e-s, fouillé-e-s par des flics menaçants, le tout sous l’œil inquisiteur des caméras de la métropole ou de policiers en civil. La tension monte d’un cran face à cette provocation et les prises de parole commencent dans une ambiance pesante.

Des enjeux multiples

Plusieurs enjeux du défilé sont alors évoqués. Les yeux perdus suite à des tirs policiers - que ce soit en manifestation ou dans les quartiers - se multiplient dans l’impunité générale. Rien qu’à Nantes, 4 personnes ont été éborgnées par des tirs de flashball et de LBD ces dernières années. Damien qui a perdu l’usage d’un œil le 22 février vient témoigner des dommages irréparables que la police peut laisser sur les corps

Il s’agit aussi le 17 mai de remettre en pratique un réflexe essentiel de protection -trop souvent oublié- : nous manifesterons casqué-e-s. La mère d’Enguerrand, incarcéré depuis le 1er avril pour un jet de fumigène, lit un texte que son fils envoie depuis sa cellule. Tout au long du défilé, nous lui exprimerons notre solidarité, ainsi qu’à tou-te-s les inculpé-e-s.

L’expulsion violente d’un lieu habité par des migrant-e-s quelques jours plus tôt est aussi rappelée, plusieurs occupant-e-s se joignent d’ailleurs au cortège qui s’élance sur le cours des 50 Otages.

Aucun débordement violent

Au niveau du local du PS, tous rideaux fermés, des fumigènes sont allumés alors que la devanture est redécorée d’un bandeau « Acab ». Plus loin, dans une rue Crébillon ceinturée de bleu, des flics arrachent les pellicules et cartes des appareils des photographes.

Devant le local de la SNCF résonne un discours de solidarité avec les camarades NO TAV inculpé-e-s pour terrorisme de l’autre côté des Alpes alors qu’une banderole « Nous sommes tou-te-s des terroristes » est déployée dans le cortège. Une manifestation de solidarité avec elles et eux est organisée à Rennes le 24 mai. La manifestation repart pour un craquage de fumigène généralisé au niveau de la Place du Commerce, épicentre de la métropole. Plusieurs dizaines d’engins pyrotechniques sont allumés en solidarité avec Enguerrand alors qu’est scandé : « Un fumigène : un an ferme. Combien vous donnez pour une centaine ? ». Une banderole est dépliée en tête de cortège pour l’occasion devant le regard impressionné de nombreux/ses nantais-e-s.

Plus loin, quelques barrières de chantiers sont déplacées sur la voie de tram avant que le cortège n’entre dans la Rue de Strasbourg parsemée de policiers en tout genre. Le siège de Vinci - fraichement remis en état - est criblé de peinture alors que les forces de l’ordre sont bruyamment huées tout au long de la rue. La tête de la manifestation est dans une énergie électrique. La mairie et les bâtiments autour reçoivent quelques tags avant que le cortège n’arrive à la Préfecture. A nouveau, plusieurs prises de parole se succèdent dont celle de la compagne d’Enguerrand qui lit à son tour une autre de ses lettres. La foule finit par se disperser dans le brouillard des fumigènes.

Jusqu’au bout, les flics cherchent la provocation en embarquant au commissariat une manifestante pour un contrôle d’identité. Elle sera relâchée une heure plus tard.

Une dimension au-delà du local

Les dirigeants d’une grande organisation citoyenne anti-aéroport bien connue, tétanisés, se sont publiquement dissociés de cette journée de solidarité. Ils ont préféré réserver leur indignation médiatique aux prétendus « casseurs » plutôt qu’à la violence policière inouïe qui s’est abattue sur des centaines de d’individu-e-s le 22 février ainsi qu’aux procès expéditifs qui ont suivi. La manifestation du 17 mai se passe bien de leur soutien : l’évènement agrège de nombreuses colères dépassant largement la seule question du projet d’aéroport, réunissant une foule compacte et dynamique venue de Nantes et d’ailleurs. Des actions et concerts de solidarité à Toulouse, Guingamp et Rochefort ont lieu au même moment. Ce qui se joue va désormais bien au delà de Notre-Dame-des-Landes.

Ce 17 mai nous avons montré notre refus de nous laisser voler la manifestation du 22 février par la police et les médias. Nous avons prouvé collectivement la force de nos solidarités.

La police interdisait les rues du centre ville commerçant le 22 février ? Nous les empruntons.

La police tire dans les visages ? Nous nous protégeons.

L’un des nôtres est incarcéré pour un fumigène ? Nous en allumons par dizaines.

La police voudrait nous terroriser, nous empêcher de manifester, nous isoler ? Nous reprenons les rues de Nantes ensemble, par centaines.

Le collectif d’organisation du 17 mai à Nantes

Extraits de l’appel du collectif :

Le 22 février, plus de 50 000 personnes se rassemblaient à Nantes pour la plus grande manifestation du mouvement anti-aéroport. Déclarée illégale par la préfecture, elle s’est rapidement heurtée à un dispositif répressif ahurissant : Des centaines de policiers surarmés encadraient le cortège tandis qu’un immense mur anti-émeute barrait pour la première fois de l’histoire des luttes nantaises le cours des 50 otages. Les politicien-ne-s et leurs médias ont parlé de « saccages » et de « dévastations », déplorant la violence qui s’est exprimée après que certain-e-s manifestant-e-s aient tenté de passer par le parcours prévu initialement.

Cependant, le pouvoir et ses complices se gardent bien de rappeler la férocité extrême de la répression qui s’est abattue sur la manifestation. Le 22 février, des centaines de personnes ont été atteintes par les armes policières. Au moins trois d’entre elles ont perdu l’usage d’un œil suite à des tirs de flashballs. Beaucoup ont respiré des gaz lacrymogènes, été sonnées par des grenades assourdissantes, blessées par des grenades de désencerclement ou repoussées par des canons à eau.

Quelques semaines plus tard, le 31 mars, les médias annonçaient triomphalement un premier « coup de filet » suite aux investigations d’une cellule d’enquête spéciale. Neuf camarades ont été perquisitionnés et arrêtés à l’aube. Deux ont été immédiatement relâchés, l’un d’eux n’était même pas à Nantes le jour de la manifestation. Quatre ont été jugés en comparution immédiate, sans avoir pu préparer leur défense. La lourdeur des condamnations peine à masquer le vide des dossiers - les seuls éléments véritablement à charge étant les aveux des prévenus. Trois d’entre eux ont été condamnés à des peines de prison ferme. Lors de cette parodie de procès, le juge Tchalian n’a pas hésité à doubler les réquisitions du parquet pour jeter notre camarade Enguerrand directement en prison. Un an ferme pour quelques pavés et fumigènes. […]

Aujourd’hui, ce sont Enguerrand, Quentin, Damien, Emmanuel, Philippe, J. et G. qui sont touchés. Cela aurait pu être n’importe lequel d’entre nous. Le simple fait de participer à une manifestation justifie pour l’État et sa « justice » la perte d’un œil ou l’envoi en taule.

La violence de la répression que nous subissons ne doit en aucun cas entamer notre détermination - nous ne ferions que leur donner raison. Le meilleur soutien que nous puissions apporter à nos camarades blessé-e-s et emprisonné-e-s, c’est bien de continuer le combat. Notre lutte n’a jamais été aussi puissante, et nous n’avons jamais entrevu de si près un avenir libéré du béton. Aujourd’hui plus que jamais, il s’agit de ne rien lâcher contre l’aéroport et le monde qui le produit.

Face au pouvoir assassin qui mutile et emprisonne, nous avons une arme qu’il ne peut pas nous enlever. Dans une lettre datée du 8 avril, Enguerrand déclarait : « La force de la solidarité militante est implacable. » - et de fait, nous lui donnons raison. Les marques de soutien aux blessé-e-s et aux inculpé-e-s de la lutte sont d’ores et déjà nombreuses et disparates, à l’image de la diversité des composantes du mouvement. Le nombre des actions possibles est infini. Organiser un concert ou une collecte pour soutenir matériellement les inculpé-e-s et leurs proches. Appeler à une manifestation (pacifiquement casqués ?) pour exprimer sa révolte face aux crimes policiers. Recouvrir les murs de sa ville de peinture ou d’affiches pour que personne n’ignore ce qu’il se passe ...

Toute initiative est la bienvenue pour apporter un peu de réconfort à nos camarades et rappeler au pouvoir notre rage et notre détermination. Face au silence complice du spectacle médiatique, nous ne pouvons compter que sur nous-mêmes pour rendre au mot « justice » sa véritable signification. Nous encourageons avec ardeur toute action de solidarité contre la répression du mouvement anti-aéroport - qu’elle soit collective ou individuelle, à Nantes comme ailleurs, aujourd’hui comme toujours.

Pas de justice, pas de paix !

Solidarité avec les blessé-e-s et les inculpé-e-s ! Non à l’aéroport et son monde !


Pour plus d’informations : Blog du groupe de travail du 27 septembre 2007 : http://27novembre2007.blogspot.fr

Et aussi : http://nantes.indymedia.org/