Pete Seeger (1919-2014) : la voix d’une autre Amérique

vendredi 14 mars 2014
par  Catherine

Sans Howard Zinn ou Larry Portis, certains pourraient s’imaginer que les États-Unis n’ont jamais été autre chose qu’un pays impérialiste où les maîtres du monde ont toujours régné sans partage. Une musique nous raconte autre chose : c’est le folksong.
Cette période musicale raconte une histoire faite de luttes et d’indignation. Pete Seeger a été à la fois le plus grand interprète de cette tradition musicale, mais aussi l’homme qui a participé à tous les grands combats qui vont du New Deal à la période actuelle. Il a un peu composé et beaucoup chanté (guitare à douze cordes et surtout banjo) à la fois des chants traditionnels et les chansons des autres.

Le mouvement ouvrier

Un homme a beaucoup compté dans la carrière de Pete Seeger : c’est Woody Guthrie, né en 1912 et donc un peu plus âgé que Pete. Woody avait vécu l’exode des habitants de l’Oklahoma (chassés par la sécheresse et les tempêtes de poussière) vers la Californie, puis toute la vie de la classe ouvrière pendant la grande crise et le New Deal. Pete chantera beaucoup de chansons de Woody (« This land is your land », « So long, it’s been good to know you » sur les tempêtes de poussière, « Buffalo skinners » où les cow-boys non payés par leur patron finissent par le tuer …).
Pete chantera les chants des syndicats américains : « We shall not be moved » (« Nous résisterons et nous nous battrons ensemble, comme un arbre au-dessus de la rivière) mais aussi «  The Union Maid » à la gloire d’une femme syndicaliste qui résiste à toutes les menaces des patrons ou « Casey Jones », chanson du syndicaliste révolutionnaire Joe Hill des IWW*, pendu en 1915 pour un crime imaginaire. « Casey Jones » est l’histoire d’un « jaune » qui veut briser la grève des cheminots et qui meurt avec son train qui déraille. Il finit chassé du paradis où il a voulu briser la grève des anges.
« Which side are you on » pose le problème de l’engagement au moment des grèves et « Solidarity for ever » (sur l’air de « John Brown’s body ») celui de la nécessité de se syndiquer.
Pete chantera d’autres chansons de Joe Hill comme « The Preacher and the Slave » (le prêtre et l’esclave) où il brocarde les prédicateurs (« Donnez votre argent à Jésus, disent-ils, il guérira toutes vos maladies aujourd’hui »).
De 1940 à 1943, Millard Lampel, Lee Hays, Woody Guthrie et Pete Seeger forment le groupe des « Almanac Singers ». À cette époque, Pete est membre du parti communiste américain (il sera poursuivi plus tard à l’époque du maccarthysme) et il chante de nombreuses chansons antifascistes comme « Reuben James », le premier navire américain coulé par les Nazis.
Pete chante des chansons de « hoboes », ces vagabonds qui cherchent partout l’embauche et propagent une culture de lutte. Il chante notamment « Hard travellin » de Woody Guthrie.

Les Weavers

De 1948 à 1958, Pete chante avec Ronnie Gilbert Fred Hellerman, et Lee Hays dans un groupe appelé les Weavers. Le répertoire s’étend à toutes les musiques : blues, gospel, chansons du mouvement ouvrier, ballades. «  Pay me my money down » dénonce les patrons cupides. « Follow the drinking gourd » est l’histoire des réseaux d’évasion d’esclaves noirs vers le Canada avant la guerre de sécession. « Kisses sweater than wine » est un hymne à la vie. Le groupe popularise la musique de Leadbelly, un colosse noir longtemps emprisonné à la guitare et aux rythmes magiques («  Goodnight Irene », « Midnight special »). C’est à cette époque que Pete est condamné à la prison pour activités communistes mais il réussira à ne pas y aller. Il figure néanmoins sur une liste noire d’artistes.

Les American favourite ballads

En 1958, Pete quitte les Weavers et chante désormais seul. Il va enregistrer une véritable compilation de la musique traditionnelle américaine : les American Favorite Ballads. Ces disques seront diffusés en France par « les Chants du Monde ». On y trouve les chants de pionniers. « Sioux Indians » raconte une confrontation sanglante avec les Indiens. Plus tard Pete chantera avec Peter Lafarge qui a écrit des « protest songs » indiens.
La ruée vers l’or en Californie (1849) a donné naissance à de nombreuses chansons célèbres dont « Clementine » ou « Joe Bowers ».
Les chansons traditionnelles parlent de racisme (« No Irish need apply ») sur le racisme contre les Irlandais ou « John Brown’s body » sur l’engagement des abolitionnistes avant la guerre de sécession. Il y a beaucoup de chansons sur les trains. (« 900 miles », « Freight train », « Lonesome train » …). Des blues (« I’m Alabama bound »), des chants de labeur et de souffrance (« I ride an old paint »), des chansons de putains («  House of the rising sun » si mal traduit en « Le pénitencier »), des chansons d’ivrognes (« Rye whiskey », « Erie Canal »), des chansons de hors-la-loi (« Jesse James », « Stagolee »).
Il y a bien sûr beaucoup de chansons d’amour. Quelques rares d’amour heureux (« You are my sunshine ») mais la plupart d’amour malheureux avec un déséquilibre évident : dans «  I never will marry », la femme délaissée se suicide. Dans « Banks of the Ohio », le jaloux tue sa bien-aimée. Petite exception : dans « Frankie and Johnny », c’est la femme trompée qui tue le mari volage.

Le mouvement des droits civiques

Pete a chanté très tôt avec des chanteurs noirs engagés : Leadbelly (de son vrai nom Huddie Ledbetter), Sonny Terry, Brownie Mac Ghee et Big Bill Broonzy. Big Bill Broonzy aussi a connu la prison, notamment pour sa chanson « Black, brown and white » (si tu es blanc, ça va, si tu es brun, attends un peu, mais si tu es noir, dégage !).
Pete a énormément chanté de Gospels et de Negro Spirituals. Tous les grands classiques ont figuré à son répertoire : « Joshua fit the battle of Jericho », «  I’m on my way », « Oh, what a beautiful city » …
Très tôt, il a chanté des détournements de chants religieux. Par exemple « Mary don’t you weep » sur la Vierge Marie devient « If you miss me at the back of the bus » qui raconte l’histoire de Rosa Parks : si tu ne me trouves pas à l’arrière du bus, tu ne me trouveras nulle part, viens à l’avant du bus. « Keep your hands on the plow » (garde ta main sur la charrue) devient « keep your eyes on the prize » avec le même refrain : « Hold on ! » (tiens bon !). « Oh Freedom » devient une aspiration aux droits civiques.
Un vieux gospel (« We shall overcome, nous vaincrons) popularisé par Pete Seeger, va devenir l’hymne des antiracistes et sera chanté par Joan Baez et repris par les centaines de milliers de participants à la marche sur Washington en 1963. Cette année-là, le concert à Carnegie Hall à New York marque l’apogée de sa carrière.
Le répertoire de Pete s’est étendu à tous les domaines. Il chante dans de nombreuses langues (japonais, hindi, hébreu, javanais …). Il anime des Hootenanies où c’est le public qui chante. Il sera un des précurseurs de l’écologie politique avec « People are scratching », histoire d’un empoisonnement qui dérègle toute la chaîne alimentaire.

La guerre du Viêt-Nam

Pete Seeger a peu composé. On retiendra : «  If I had a hammer » qui sera traduit en français. Ou « Turn, turn » (pour chaque chose, il y a une saison, une pour la paix, une pour la guerre, une pour l’amour, une pour la haine …).
Dans les années 60, Woody Guthrie, victime de la chorée de Huntigton est hospitalisé et grabataire. Les autres partenaires de Pete disparaissent aussi.
Pete chante « Little boxes » de Malvina Reynolds qui se moque du conformisme de la bourgeoisie.
À partir de 1962, les mobilisations de la jeunesse contre la guerre du Viêt-Nam font éclore de nouveaux chanteurs et compositeurs beaucoup plus radicaux qui font la jonction entre la tradition ouvrière du folk et l’engagement. Ce sont Tom Paxton, Phil Ochs et Bob Dylan.
Pete les aidera à devenir célèbres. Mais surtout il reprendra leurs chansons.
Il chantera des ballades de Paxton comme « Rambling boy » qui prolonge la tradition des hoboes, des chants antimilitaristes comme « The willing conscript », histoire d’un bidasse qui demande naïvement à son capitaine de lui apprendre à tuer ou «  What did you learn in school to day » que Graeme Allwright traduira en français.
Il interprète « Hard rain’s a gonna fall » de Dylan (une grande pluie va tomber). Il chante en public avec Dylan « You playboys and playgirls » (le rire pendant les lynchages, c’est terminé). Ils seront encore ensemble 45 ans plus tard pour les 90 ans de Pete où ils joueront « Maggies farm ».
Dans toute cette génération, Phil Ochs aura été le plus écorché et le plus radical. Pete chantera « Draft dodger rag », contre la guerre du Viêt-Nam. Phil Ochs le brocardera gentiment dans « Love me, I’m a liberal ».

Épilogue
Phil Ochs se suicidera en 1976. L’Amérique a changé. La guerre est finie, mais la contestation de masse aussi. Le FBI et la CIA ont noyé dans le sang les révoltes des ghettos noirs. Reagan et le libéralisme déferlent sur l’Amérique et le monde. Pete continue à chanter, témoin d’une époque qui disparaît petit à petit.. Parmi les musiciens plus jeunes, seul Bruce Springsteen se réclame de sa musique.
Pete Seeger a parfois chanté en Hébreu (« Tzena, tzena, tzena »). Invité par l’institut Arava en Israël, il y est allé. Mais quand il a découvert les liens entre cet institut et le KKL (le Fonds National Juif), il s’est exprimé en faveur du boycott d’Israël.
De la grande époque du folksong restent Joan Baez, Bob Dylan, même s’il a complètement évolué et Arlo Guthrie (le fils de Woody).

IWW : Industrial Workers of the World : ce syndicat anarcho-syndicaliste fondé en 1905 avait 100000 adhérents en 1923. Partisan de l’action directe et de la démocratie ouvrière, il subira une répression terrible.

Pierre Stambul