Révolutions et contre-révolutions arabes

Révolutions et contre-révolutions arabes

Semaine d’Émancipation de Notre-Dame-des-Landes

Nous publions ci-dessous l’introduction au débat sur l’avenir des révolutions “arabes” faite par notre camarade Pierre lors de la Semaine Émancipation.

Un contexte favorable aux pires politiques

Avec Trump aux manettes, il y a un changement incontestable dans le monde arabe. Jusque-là, la parole officielle faisait semblant d’être modérée et favorable à une paix en Palestine fondée sur “deux États vivant côte à côte”. C’est bien fini. L’impérialisme américain, appuyé par les pires gouvernements dictatoriaux et meurtriers, exige ouvertement la capitulation du peuple palestinien. On est passé d’un droit international, régulièrement violé mais existant officiellement, à la loi du plus fort décomplexée. Les invasions occidentales ont fait éclater plusieurs pays. Trump a reconnu Jérusalem comme capitale d’Israël. Il espère toujours (pour l’instant sans succès) être suivi par d’autres pays. Dans la foulée, il a reconnu l’annexion du Golan syrien par Israël. L’ambassadeur états-unien en Israël, David Friedman, est ouvertement l’homme des colons. Et Trump pousse à un conflit qui pourrait être militaire avec l’Iran, en prenant à son compte un prétendu affrontement séculaire entre sunnites et chiites.

Des régimes sanguinaires

Le monde arabe est certes très affaibli avec plusieurs pays qui connaissent ou ont connu des guerres dévastatrices.

Les régimes qui tirent partie de cette situation sont les héritiers d’événements qui se sont déroulés il y a un siècle. Il y a eu les accords Sykes-Picot où les impérialismes français et britannique se sont partagé le Proche-Orient. Il y a eu la déclaration Balfour par laquelle l’impérialisme britannique donnait au mouvement sioniste la souveraineté future sur la Palestine. Mais il y a eu surtout l’accord entre les grandes compagnies pétrolières occidentales et le courant le plus obscurantiste de l’islam : le wahhabisme.

Un siècle après ces accords, des régimes féodaux, patriarcaux, ultra capitalistes et esclavagistes (vis-à-vis des millions de travailleur·euses immigré·es) sont soutenus inconditionnellement par l’Occident.

Le prototype de l’État-collabo, c’est l’Arabie Saoudite qui tire son immense richesse du pétrole et des pèlerinages. Il y a 20 ans, l’ancien roi Fahd pouvait proposer un plan de paix au Proche-Orient inspiré des accords d’Oslo. Aujourd’hui, on est en pleine barbarie. Le roi Salmane, de notoriété publique, a financé et armé Al Qaïda et probablement aussi Daesh. Son fils MBS est responsable de nombreux crimes de guerre au Yémen. Il pousse à une guerre contre l’Iran. Il soutient activement le plan Kushner demandant au peuple palestinien d’abandonner toute souveraineté pour devenir le personnel docile d’une hypothétique zone franche. Il s’allie ouvertement à Israël.

Tortures et exécutions capitales sont monnaie courante dans ce pays et le régime n’a pas été vraiment déstabilisé par l’affaire Khashoggi (un opposant découpé à la scie et dissout à l’acide à l’intérieur du consulat saoudien d’Istanbul). MBS continue d’être aidé militairement par Trump et Macron qui lui fournissent les armes les plus sophistiquées.

Les alliés de MBS suivent son exemple, à l’instar des Émirats Arabes Unis qui participent activement à la guerre du Yémen ou de Bahreïn qui pend ses opposants. La Jordanie et le Maroc appartiennent à ce camp.

L’autre dirigeant de cette contre-révolution, c’est l’Égypte du Maréchal Sissi.

L’ancien président Morsi, démocratiquement élu, vient de mourir en prison sans réels soins. L’Égypte a connu deux formidables mouvements populaires qui ont renversé successivement Moubarak et les Frères Musulmans. Le coup d’État de Sissi s’est appuyé pour le museler immédiatement, sur ce mouvement populaire. Le ministre du travail de Sissi a été au début un dirigeant de syndicat indépendant. Au bout du compte, une dictature impitoyable, fidèle alliée de l’impérialisme et participant activement au blocus de Gaza, a éradiqué (en apparence) toute contestation.

Les guerres

Celle d’Irak est en principe terminée. Le pays a été dévasté et fragmenté par l’invasion américaine qui a fait des centaines de milliers de victimes. Surprise : les dernières élections ont mis en tête une coalition comprenant entre autres… le parti communiste.

Au Yémen, il y avait eu en 2011-2012 de grandes manifestations qui avaient abouti au départ du dictateur Saleh au pouvoir depuis plus de 30 ans. Mais le nouveau président, fidèle allié de l’Arabie Saoudite s’en est pris à la minorité Houthi (40 % de la population) considérée comme chiite (ce qui est d’ailleurs partiellement faux). Les Houthis se sont emparés d’une partie du pays dont la capitale Sanaa. Dans cette guerre, les Saoudiens et leurs alliés ont commis de nombreux crimes de guerre et affament la population pour obtenir sa reddition. Cette guerre n’est pas religieuse : dans les années 60, l’Arabie Saoudite soutenait un roi houthi contre des militaires nassériens.

En Libye, l’invasion occidentale et l’assassinat du dictateur Kadhafi ont abouti au chaos et à la fragmentation du pays. De nombreux clans ou petits groupes contrôlent chacun un morceau de territoire. L’ONU a désigné un gouvernement “légal” qui tient la capitale et est soutenu par divers petits groupes. Le Maréchal Haftar, ancien dignitaire du régime Kadhafi, a reçu le soutien (notamment militaire) de l’Égypte, de la Russie et de la France. Il a relancé la guerre civile, à partir de ses positions à l’Est et au Sud du pays (il contrôle les champs de pétrole) pour prendre Tripoli. Toutes les factions participent activement à la mission que l’Union Européenne a assignée à la Libye : arrêter les migrant·es, les emprisonner, les torturer et les rançonner. On trouve des “garde-côtes” libyens parmi tous les protagonistes de cette guerre.

En Syrie, après huit ans de guerre, des centaines de milliers de mort·es et des millions d’exilé·es, la victoire du dictateur Assad (sauvé par ses alliés russes ou iraniens) n’est qu’apparente. Dans les régions qu’il a reprises, il y a toujours des actions armées et des attentats qui signent son impopularité. L’État Islamique, lourdement armé et renforcé par l’arrivée de nombreux/euses volontaires étranger·es, aura, de fait, sauvé la mise de ce régime en faisant passer au second plan l’insurrection populaire. Il n’y a toujours aucun accord possible entre les insurgé·es syrien·nes et les forces essentiellement kurdes qui contrôlent le nord du pays (le Rojava).

En Palestine, l’occupant a considérablement amplifié le sociocide en route. Le suprématisme juif s’affirme sans complexe. La réalité de l’apartheid n’est même plus masquée. Le nettoyage ethnique se poursuit à Jérusalem, dans la vallée du Jourdain et au nord du Néguev. Le blocus de Gaza et les destructions réitérées provoquent une crise sociale dans ce petit territoire. L’occupant emprisonne des enfants, souvent très jeunes, et pratique la torture. Les dirigeants israéliens s’apprêtent à annexer une partie de la Cisjordanie et demandent aux Palestinien·nes d’accepter leur défaite. Malgré la désunion politique lamentable qui persiste entre les deux gouvernements rivaux, aucun dirigeant palestinien n’est prêt à accepter une telle issue. Pour l’instant, malgré un rapport de force très défavorable, la société palestinienne résiste : en éduquant ses enfants, en essayant coûte que coûte de produire et de ne pas vivre d’assistanat. On est, plus que jamais, dans le cadre d’une lutte anti-apartheid sur un espace unique où 50 % de la population a tous les droits et 50 % n’en a aucun.

Deux grands espoirs : le Soudan et l’Algérie

L’impérialisme et ses alliés peuvent-ils pacifier durablement le monde arabe à leur profit ? Les deux derniers grands mouvements populaires indiquent l’inverse.

Le Soudan a eu le parti communiste le plus puissant d’Afrique et du monde arabe. Très proche du pouvoir, il a été défait en 1971 et pourchassé par la dictature du général Nimeiry. Un autre général, el-Bechir, a pris le pouvoir en 1989 par un coup d’État militaire. Ses 30 ans de dictature sont jalonnés de violences terribles. La guerre contre les populations du sud fera deux millions de victimes en 21 ans. Le Sud Soudan a accédé à l’indépendance en 2011. Au Darfour, dans l’Ouest du pays, la répression qui commence en 1987 a fait 300 000 mort·es et trois millions de déplacé·es. Beaucoup de migrant·es qui cherchent à atteindre l’Europe viennent du Darfour. Le régime a envoyé là-bas une milice paramilitaire, les Janjawids, qui commettent viols, massacres et tortures tout en étant devenus “les garde-frontières de l’Europe”.

Un mouvement social très organisé et très coordonné s’est déclenché à la fin 2018 sur les conditions de vie et le prix des produits de première nécessité. Incapable de mater ce mouvement, l’armée a “sacrifié” le dictateur pour mieux conserver le pouvoir. La société civile n’est pas dupe, elle veut la chute du régime. Les Janjawids du général Hemetti ont tiré dans la foule à plusieurs reprises. Pourtant le mouvement ne faiblit pas. Les accords, rapidement dépassés entre militaires et représentant·es de la société civile se succèdent sans rien régler. L’avenir est toujours incertain.

En Algérie, les manifestations ont débuté sur la question de la dignité. En proposant Bouteflika pour un cinquième mandat alors que tout le monde le savait grabataire, la nomenclature a provoqué une réaction assez unanime, dépourvue d’idéologie directrice, mais incroyablement massive. Depuis plusieurs mois, les manifestant·es se comptent par millions et tout le pays est touché. La seule chose qui fait l’unanimité dans les défilés, c’est que le “système” doit être démantelé.

L’armée qui détient la réalité du pouvoir essaie toutes les méthodes. Elle a destitué Bouteflika. Elle a tenté d’organiser des élections bidon. Elle a arrêté plusieurs hauts dignitaires et affairistes proches de l’ancien président. Elle a essayé de diviser le mouvement de protestation en s’en prenant au drapeau berbère. Elle a emprisonné des personnalités de gauche. Pour l’instant, toutes ces manœuvres n’ont pas abouti. Le mouvement manque à l’évidence de ligne directrice et d’alternative, mais il est ferme sur une question fondamentale, la fin d’un système de corruption et de prédation qui s’est progressivement installé depuis l’indépendance.

Comment manifester notre solidarité, c’est l’objet de ce débat.

Pierre Stambul

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