Trois cinéastes engagés

Trois cinéastes engagés

Trois films récents évoquent bien la nature profonde du néocapitalisme (terme nettement plus parlant que celui de néolibéralisme, paré des attributs de la racine du mot, libre, liberté, alors qu’il s’agit de nouvelles formes de domination imposées de force au plus grand nombre).

L’ubérisation en Europe

L’auto-entreprenariat est cette merveilleuse trouvaille qui permet d’exploiter toujours davantage des individu·es en apparence autonomes. Robert Guédiguian en France, au bord de la Méditerranée, Ken Loach outre Manche, racontent la même histoire de chauffeur·euses “ubérisé·es” qui ont perdu les protections du salariat classique, espérant gagner plus en travaillant toujours plus, et sont non seulement grugé·es sur toute la ligne, mais encore agressé·es sauvagement, blessé·es dans un contexte de concurrence exacerbé. Les deux cinéastes observent toujours les mêmes milieux sociaux et en suivent les évolutions. Ils en tracent des portraits bouleversants, grâce à des acteurs et actrices souvent non professionnel·les chez Ken Loach, et à sa fidèle bande d’ami·es chez Guédiguian. Sorry we missed you campe Ricky, un chauffeur-livreur esclave d’une plate-forme qui lui impose des cadences infernales après l’avoir contraint à investir des sommes impossibles à rembourser. Son épouse, Abby, auxiliaire de vie, est obligée de vendre sa voiture pour que Ricky achète son camion de livreur. Elle subit des journées interminables, des emplois du temps élastiques. Mal payée, surexploitée dans le service à la personne, tel est le sort d’une femme compétente et dévouée dans son rôle d’aide à domicile de patient·es âgé·es ou handicapé·es. Spirale de l’endettement, menace de la pauvreté et de l’explosion de la cellule familiale lorsque le fils se rebelle, c’est un constat douloureux, malgré la chaleur humaine des personnages. “Broyée, piégée par un mécanisme sans limite qu’elle n’a pas vu venir, cette famille tente de résister. C’est un film dur qui analyse de façon fine et sans concession… l’ubérisation de notre société”, souligne Marie-Hélène Dacos-Burgues dans la revue ATD Quart Monde.

Même pessimisme exprimé par Guédiguian dans sa dernière œuvre, Gloria Mundi ; la femme de ménage attentive aux siens campée par Ariane Ascaride se montre incapable de solidarités plus larges, prête à briser la grève de collègues plus jeunes et plus battant·es. Ces figures en lutte sont à peine ébauchées, car des couples plus individualistes, cédant aux sirènes de profits juteux et immédiats, sont mis en scène dans un décor qui lui aussi a changé. Loin des vieux quartiers pittoresques de l’Estaque, tours gigantesques et bretelles d’autoroute donnent à la cité phocéenne une allure mondialisée. Pourtant le courage et la générosité sont incarnés par les acteurs et actrices proches du cinéaste, notamment Gérard Meylan. On échappe donc au désespoir.

La dictature au Chili

En Amérique latine, Patricio Guzman termine sa magnifique trilogie documentaire sur le Chili avec La cordillère des songes. Exilé après le coup d’état de Pinochet, en 1973, le cinéaste cherche inlassablement les traces de la sanglante dictature, dans le désert d’Atacama (Nostalgie de la lumière), au fond de l’océan (Le bouton de nacre) et enfin en montagne, dans les paysages sublimes, grandioses, escarpés, de neiges éternelles et de parois verticales de la Cordillère des Andes. La description physique, minérale, n’occulte jamais l’analyse politique. Le réalisateur interroge les témoins des épisodes violents et meurtriers ; lui qui s’est battu pour le socialisme du vivant d’Allende a suivi l’histoire du Chili, passé d’un capitalisme fasciste à une version “néolibérale” et autoritaire qui suscite révoltes et mouvements sociaux. Aujourd’hui comme hier, l’État policier est à la manœuvre, une continuité parfaitement soulignée par son ami Pablo Salas : “formidable archiviste de la résistance populaire à la dictature”, note Mathilde Blottière dans Télérama, malgré les risques, il n’a cessé de filmer ses compatriotes manifestant. Relié à sa terre natale par un cordon ombilical, quelle que soit la distance qui l’en sépare, Patricio Guzman juxtapose photos du passé et du présent, et observe les analogies. La répression n’empêche pas la contestation face à un régime dont les fondements restent les mêmes.

Marie-Noëlle Hopital

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