L’auto-organisation, de plus en plus nécessaire…et exigeante

L’auto-organisation, de plus en plus nécessaire…et exigeante

Pratiques de lutte

Cet article ne se veut qu’une première réflexion toute personnelle pour participer au débat que l’Émancipation Tendance intersyndicale a ouvert lors de sa Semaine estivale sur les formes que l’auto-organisation des luttes peut revêtir en cette rentrée pleine d’incertitudes. La pandémie de Covid 19 se développe à nouveau dans le pays. À nouveau le pouvoir utilise cette crise sanitaire pour restreindre les libertés, déréglementer le travail, reprendre ses attaques frontales (retraites, chômage…). Blanquer à nouveau allège le protocole sanitaire dans les écoles au point de le rendre inconsistant. Pourtant à la date où j’écris, rares sont les directions syndicales qui proposent des réponses à la hauteur. Les luttes de résistance et de transformation sociale démocratiquement contrôlées par les travailleur·ses vont devoir jouer un rôle de plus en plus central en raison de cette tétanisation des directions syndicales. Et peut-être aussi pour contribuer à les en faire sortir.

L’histoire des mouvements auto-organisés qui ont gagné, au moins partiellement depuis 68, sur laquelle je reviendrai dans cette nouvelle rubrique “pratiques de luttes”, permet de dégager ce qui a marché dans les différents mouvements, AG, équipes d’animation, y compris récemment dans l’AG IDF (Île-de-France) éducation inter-degrés, ou la coordination nationale des collectifs et AG contre les réformes Blanquer et Parcoursup. Je perçois bien les limites de ce genre d’exercice et serais très content si des compagnes et compagnons de luttes ou non, enrichissaient à leur tour cette réflexion.

Les mouvements qui ont gagné, au moins partiellement, ont été des grèves reconductibles longues, ponctuées de manifestations de masse et d’initiatives médiatiques spectaculaires, associant les éléments d’auto-organisation, les syndicats et souvent la jeunesse et les quartiers. L’histoire montre la nécessité permanente de maintenir un rapport de force suffisant, pour éviter des retours en arrière, comme actuellement. Et comme les syndicats y parviennent de moins en moins au moment où il y en a le plus besoin, l’auto-organisation des luttes est de plus en plus en plus nécessaire. Mais encore moins que les syndicats, qui ont des structures et une reconnaissance institutionnalisée, elle ne peut pas se permettre de décevoir. L’échec de 2003 a longtemps servi de repoussoir !

Syndicats et auto-organisation

Le rapport mouvement auto-organisé/syndicat est essentiel pour gagner. Le soutien syndical est primordial, car beaucoup de personnels sont encore sensibles à l’influence syndicale, surtout quand elle est unitaire, et les syndicats disposent de moyens que n’ont pas les AG au début et qui font gagner du temps. Mais ce soutien ne doit pas revenir à prendre (et le cas échéant à garder) le contrôle des AG, des appels à mobilisation et des négociations, car les syndicats, divisés, en compétition pour la représentativité et les moyens afférents, et habitués, on le voit encore actuellement, à avaler des couleuvres de plus en plus grosses du dialogue social, n’ont pas le dynamisme, l’imagination et l’indépendance d’un mouvement qui vit au plus près de ses AG.

Il importe donc d’inviter ès qualités les syndicats aux AG, comme observateurs, leurs représentant·es pouvant exposer leurs propositions mais ne votant que s’ils/elles représentent un établissement. On peut faire un vote de l’AG suivi d’un vote des organisations syndicales en soutien, ou s’assurer simplement qu’elles soutiennent le plan d’action proposé par l’AG.

L’auto-organisation à tous niveaux

Elle se construit sur les lieux de travail, dès que plusieurs structures de base syndicales, intersyndicales ou AG des personnels votent des revendications et des moyens d’actions pour les imposer, et commencent à se coordonner. Elle prend corps et peut s’étendre quand un ou mieux plusieurs syndicats, une ou plusieurs structures de bases lancent un appel proposant des éléments de plateforme les plus unifiants possible, des formes de luttes et la tenue d’une AG de délégué·es mandaté·es sur ces questions.

Ces AG de coordination peuvent en fonction de la mobilisation ou des impératifs géographiques (différents par exemple à Paris, dans le 93 ou le 77) se tenir au niveau des villes, des groupes de villes (ou en milieu rural des districts), des départements ou des régions. Dans le cas d’une grève reconductible pour laquelle le temps est compté, le passage rapide au moins au niveau départemental doit être privilégié. Si la mobilisation se développe dans plusieurs régions, une coordination nationale peut se mettre en place, avec des règles démocratiques prudentes liées à la grande diversité des formes de mobilisation et des secteurs géographiques ou professionnels représentés et aux inégalités pour rallier le lieu de coordination.

À tous niveaux, un mouvement auto-organisé suppose un contrôle démocratique de la lutte par celles et ceux qui la mènent. Chaque mobilisation a sa dynamique, mais on peut dégager certaines constantes.

Animation d’AG pour gagner temps et transparence

Une AG implique une animation (sauf des petites AG, et certaines AG de Gilets jaunes et d’autonomes qui ont bien fonctionné, mais certaines AG non directives de “Nuit debout” et de ses suites ont été de véritables gâchis…). Tout dépend de l’objectif de l’AG, mais pour être utile à mouvement de grève, elle doit, dans la plus grande transparence permettre d’évaluer la mobilisation, et de formuler des revendications et propositions d’actions au plus près de la dynamique de l’AG. Et ce dans le temps contraint de deux à trois heures, avant que les participant.es ne décrochent. A minima s’impose un tour de parole, et si possible un compte rendu… Mais surtout un relevé de décisions (ou un appel) clair et affichable qui parvienne rapidement dans les AG de base… Des synthèses provisoires pendant l’AG et avant les prises de décisions peuvent être utiles. En cas de mise en place d’une tribune, tâcher de veiller à la diversité syndicale, géographique et de genre. Plutôt qu’un comité de grève, enjeu de compétitions partisanes, une équipe d’animation peut être désignée dans l’AG pour assurer ces tâches, et d’autres nécessaires entre deux AG (envoi du CR et info urgentes, réservation de salles, préparation de motions ou appels soumis à l’approbation de l’AG…). Pour assurer la plus grande participation et formation aux tâches de l’AG, il faut tendre à une animation ouverte à tou.tes et tournante. Si les mobilisations de rentrée en région parisienne se donnent pour cadre de coordination l’AG IDF inter-degrés, celle-ci doit se doter d’une telle équipe d’animation, pour éviter la spirale de l’isolement dans ces tâches de deux ou trois militants (l’absence de féminisation n’est pas une erreur) stakhanovistes, revendiquant leur savoir-faire ou leur professionnalisme. Une telle évolution a lassé nombre de militant·es qui ont déserté les AG et permis à d’autres de théoriser leur non-participation. Ce qui est d’autant plus regrettable que cette AG éducation IDF mise en place sur des bases ouvertes et démocratiques, à l’initiative d’AG de lycées de l’Est parisien, à l’origine contre les réformes du bac et du lycée et devenue inter-degré au moment des luttes contre la loi Blanquer… changeait des AG région parisienne autoproclamées et fugaces. Cela a permis la mise en place de la coordination nationale des collectifs et d’AG contre les réformes Blanquer et Parcoursup et l’ampleur spectaculaire de la grève du bac et de l’Université d’été de l’éducation.

Décompte des délégué·es, expression des mandats

Le décompte des délégué·es le plus pratique et le plus « dynamisant » se fait à mains levées, en distinguant les origines géographiques et les secteurs professionnels. Quant aux mandats, ils peuvent être diffusés aux membres de l’AG de différentes façons, à l’avance, sur une liste de diffusion dédiée à l’AG (ce qui impose qu’il y en ait une et une seule !), en début d’AG sur des grands panneaux affichés à l’entrée (le mouvement du 93 en 1998 a beaucoup utilisé ce moyen), ou sur des questionnaires demi-format ramassés et synthétisés par une commission pendant l’AG (2003). Tout doit être fait pour limiter à une durée raisonnable l’expression des mandats à l’oral de façon à conserver suffisamment de temps pour l’action et les décisions. De même une proposition d’expression de l’AG, peut être portée par une structure de base à condition que le texte en soit communiqué avant l’AG ou distribué à l’entrée, surtout s’il est long.

Les synthèses, la prise en compte de l’ensemble de propositions, c’est la tâche des membres de l’AG chargé·es de l’animation, ainsi que le texte issu de l’AG si aucune structure de base n’en a proposé un. Le maximum de présents·es à l’AG doivent aussi y réfléchir en même temps, de façon à mieux en comprendre les décisions, à en être pleinement partie prenante, au moment où elles se prennent et après, et à se préparer à animer l’AG à leur tour. L’usage de tableaux noirs ou de paperboards peut aider à cela. Le texte d’appel doit reprendre la proposition (ce terme est à privilégier, plutôt que “décision”) la plus avancée, dont on peut penser qu’elle ne laissera personne derrière.

Prise de décision démocratique et dynamique d’AG

Un peu d’expérience des AG permet souvent de vite voir quelles sont les propositions pouvant faire accord. Ceci dit, pour la plus grande transparence, il est impératif de présenter toutes les propositions non exclusives, si possible en les regroupant et surtout pas n’en extraire que celles qui intéressent la tribune comme on l’a trop souvent vu dans les AG IDF. La forme de décision la plus rapide et la plus “incluante” est le consensus : “y-a-t-il des oppositions ?”. Ou bien, quitte à voter il est préférable de commencer le vote par les “contre”. Quant aux propositions qui s’excluent par exemple sur des questions de dates où de lieux, un court échange supplémentaire peut souvent permettre de déboucher sur le meilleur consensus pour la mobilisation.

Il se trouve parfois des membres de l’AG pour demander que votent seulement les mandaté·es. Cette demande est légitime lorsqu’un mouvement est lancé et qu’il faut savoir au plus près et au jour le jour quelle est la situation précise. Pour avoir tardé à décider qu’il soit tenu compte dans les réunions de coordination nationale de 2003 du nombre d’établissement mobilisés par régions, et dans chacun des établissements du nombre de personnels mobilisé·es, comme mon collège le proposait avec d’autres, l’AG décisive qui a précédé la pantalonnade syndicale du 6 juin, s’est trouvée démunie pour veiller à ce que la mobilisation aille au terme qui devait être le sien, plutôt qu’à celui décidé arbitrairement par les directions syndicales.

Mais, en début de mobilisation, lorsque les AG sont peu fréquentées et les observateur·trices nombreux·ses, le vote des seul·es mandaté·es peut casser la dynamique des AG et il est préférable que tou·tes participant·es puissent voter. Quitte à proposer au fur et à mesure de la maturation du mouvement un double vote mandaté·es/ensemble des participant·es.

Représentation des AG et tuilage

Les relations avec les médias, les syndicats, les élèves et les parents, l’administration, la préfecture de police… doivent être prises en charge a minima par des binômes, dans un souci de formation, comme de responsabilité et les AG suivantes doivent être saisies brièvement de toute difficulté.

Caisses de grève, organisation d’évènements…

Comme les syndicats renâclent à créer des caisses de grève ou à en faire profiter au-delà de leurs adhérent·es, il est difficile d’envisager un mouvement de grève durable sans caisse de grève des AG avec des trésorier·es connu·es et reconnu·es qui doivent être soutenu·es et contrôlé·es par l’AG, comme cela a très bien fonctionné dans l’AG IDF. De même l’organisation d’événements d’ampleur, type Université d’été, ou la mise en place d’un pôle de popularisation suppose une commission désignée par les AG et contrôlée par elles. Toute création d’association jugée indispensable est du ressort des AG.

AG et développement durable des luttes

Souvent les AG sont jugées concurrentielles des syndicats, alors que ces deux types de structures revendicatives sont complémentaires, si chacune joue son rôle. Des responsables syndicaux/ales voire des militant·es – y compris partisan·es de l’auto-organisation – peuvent s’étonner de la perpétuation des AG et coordinations : “l’auto-organisation c’est pour la durée du mouvement, le syndicat c’est la structure permanente”. La deuxième partie de l’assertion reste à prouver, avec la disparition si peu combattue des commissions paritaires et CHSCT. Quant à la première partie, ça se discute : lorsque les attaques se succèdent à un rythme tel que celui qu’on connaît depuis Macron, une AG dont les membres sont capables de suivre l’évolution des mandats, des revendications et des formes d’action de leurs AG de base, peut très bien se perpétuer, ce qui fait gagner du temps pour la connaissance, la confiance des participant·es, pour les contacts dans les établissements et avec la presse, pour les habitudes d’animation de l’AG… si bien sûr ces habitudes ne deviennent pas routine.

Et l’AG IDF éducation inter-degrés ?

Prenons l’exemple de l’AG IDF inter-degrés : elle a successivement couvert les attaques de Blanquer contre le lycée et le premier degré, celles de Macron sur les retraites et à nouveau celle de Blanquer avec les E3C, même si ce dernier aspect a un peu trop occulté la bataille interpro des retraites. Cette survie de l’AG n’a posé problème à personne, vue la force de la mobilisation sur le bac et de l’Université d’été et vu que l’AG a tout fait pour que se mette en place une (des) coordination(s) interpro sur les retraites. Mais la question se pose de façon nouvelle : après le premier pic de l’épidémie et le confinement, et son exploitation par le pouvoir pour porter un coup décisif aux mobilisations et aux libertés, une nouvelle période des attaques et des luttes commence. Difficile de prévoir d’où viendront les mobilisations de rentrée, même si le signal des hospitaliers de Laval laisse penser que cette fois encore la santé sera en première ligne, mais il y a toutes les raisons pour que d’autres secteurs répondent à l’appel, à commencer par l’Éducation. En tout état de cause, il est à souhaiter que le ou les secteurs qui se mobiliseront en premier auront à cœur d’offrir des cadres démocratiques en phase avec cette mobilisation, au niveau de chaque secteur, comme interprofessionnel. Il n’est pas sûr que l’AG IDF constitue ce cadre du fait de l’inertie dans son animation, qui a du mal à faire évoluer des pratiques contestées, malgré des demandes répétées… situation compliquée par la division – pour des questions de boutiques politiques – des AG interpro, par l’épidémie de Covid 19 et la transformation des AG IDF en échanges distanciels, qui se sont avérés encore plus fatals tant aux AG de lutte qu’aux réunions syndicales. L’AG IdF n’a alors plus eu vraiment de sens comme AG de mobilisation, à l’exception de la lutte contre la répression, avec la défense des camarades de Melle.

À défaut, l’AG IdF ne pourrait servir de cadre de coordination des luttes dans l’éducation qu’à plusieurs conditions, déjà exposées lors de plusieurs AG et jamais suivies d’effet, ce qui a découragé les membres des commissions qui avaient travaillé dessus : un renouvellement profond de l’animation de cette AG, avec une équipe qui soit ouverte à tou·tes, en n’excluant personne (nul n’est de trop dans la rotation des tâches, mais nul n’est indispensable non plus), qui soit renouvelée à la faveur de chaque AG et féminisée en rapport avec la réalité des AG ; la désignation par les AG de commissions de travail responsables devant l’AG suivante (par exemple “actions”, surtout si celles-ci sont à risque, “popularisation/médias”…) ; et enfin la constitution d’une seule liste mail à partir des différentes listes actuelles. Une telle liste est essentielle, plus que les différents fils Whatsapp ou Telegram, dont l’utilisation devrait être limitée à la tenue des actions.

Olivier Vinay

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