Vu d’Allemagne : étrange manifestation

Vu d’Allemagne : étrange manifestation

Berlin, 29 août 2020, une foule très importante a envahi le centre-ville ainsi que les alentours de la capitale de l’Allemagne réunifiée. C’est très bigarré, festif.

Je regarde pendant plus d’une heure la vidéo réalisée par les organisateurs. Ayant eu des discussions très difficiles avec des personnes qui sont allées à Berlin, je tiens à regarder de près , non pas les reportages “officiels”, mais ce que le mouvement “Querdenken” envoie sur différents réseaux. “Querdenken” signifie à peu prés pensée non conformiste ou non conforme à une idéologie dominante. Cette initiative vient de Stuttgart. J’ignore si l’émergence de ce non-conformisme est lié à la lutte contre la gare centrale souterraine, toujours pas achevée. Le porte-parole de ce mouvement est un informaticien de quarante-six ans, qui a déclaré la manif de Berlin aux autorités. Une première manif de même ampleur avait eu lieu le 1er août 2020. Des millions de participant•es, selon les organisateurs.
Je m’efforce de regarder la vidéo avec le plus d’objectivité possible. Je sais que tout ce que l’Allemagne compte de groupes d’extrême droite a appelé à manifester, mais je fais un gros effort pour oublier ces appels.

Décryptage
La manif avance lentement. À certains endroits, elle n’avance pas du tout. Au bout d’un moment, j’essaie de décrypter ce que je vois : des personnes d’âge moyen, issues des classes moyennes, des familles, des personnes plus âgées, peut-être des ancien•es des mouvements de 1968. Je lis sur des pancartes “Freiheit” (liberté), “Liebe” (amour). Au bord du parcours, je vois de grandes pancartes avec les portraits caricaturés des membres du gouvernement et le slogan “Sie gehören weggesperrt” (il faut les mettre sous les verrous). Plusieurs petites pancartes portent le slogan “Wir sind das Volk” (nous sommes le peuple) ou bien “Wir sind ein Volk” (nous sommes un seul peuple). Il y a aussi des références à Ghandi, à la non-violence.
Je regarde avec attention les drapeaux, très nombreux : des personnes sont, pour des raisons que j’ignore, drapées dans le drapeau américain, je vois des drapeaux tchèques, polonais, quelques drapeaux français. Le drapeau le plus fréquent est le drapeau du Reich, noir, blanc, rouge. C’est le signe de ralliement des adversaires de l’Allemagne fédérale, de ceux et celles qu’on appelle “Reichsbürger”, les citoyens du Reich. Ils/elles ne reconnaissent pas la constitution et les législations de la République Fédèrale. Certains/certaines sont venu•es pour revendiquer un traité de paix avec la Russie et les États-Unis… Fortement représentés sont les complotistes. Il y a beaucoup d’allusions à Bill Gates.
Je vois également des gros bras tatoués, des nuques puissantes, ce sont des membres de groupes d’extrême droite. Ils – ce sont majoritairement des hommes – se déplacent avec nonchalance, jusqu’au moment où ils se trouvent devant les escaliers menant au Bundestag. Là, il y a une accélération. Des groupes aimeraient y pénétrer, portant à bout de bras des drapeaux du Reich. Le bâtiment est peu gardé, des renforts arriveront un peu plus tard.

Un grand chaudron
Pendant ce temps, dans des rues adjacentes, des manifestant•es antifaschistes sont encerclé•es par les forces de l’ordre, dont la police à cheval.
Tout cela est bien étrange : une foule énorme est là, mais on aurait du mal à dire ce qu’ils/elles veulent. Le thème central devait être la critique de la politique de confinement, des restrictions de libertés pendant la pandémie, des conséquences économiques, mais ce thème se trouve dilué dans un grand chaudron où mijote un mélange dont les ingrédients sont l’hostilité aux “élites”, les attaques contre l’organisation mondiale de la santé, contre les virologues et épidémiologues du Robert-Koch-Institut, contre les vaccinations, contre le gouvernement, contre Frau Merkel qui serait au service de la banque Rotschild, contre Bill Gates.
À cela se mêle l’idée que l’Allemagne n’est pas un état souverain, qu’il n’y a pas eu de traité de paix après la seconde guerre mondiale.
Impossible de faire une liste complète des revendications, des slogans, des affirmations et protestations.

Des “normalos”
J’avoue que j’ai cessé de discuter avec des personnes qui ont trouvé cette manif “géniale” et affirment ne pas avoir vu d’extrême-droite là-dedans, mais seulement des personnes comme vous et moi, des “normalos”.
Ces “normalos”, bien de leur personne, propres sur eux et elles, trouvent donc normal de manifester à côté de personnes dont l’idéologie d’extrême-droite ne fait pas le moindre doute, de passer devant une rangée de drapeaux du Reich sans s’en émouvoir, d’entendre dire au micro que Bill Gates a inventé le virus pour s’assurer le pouvoir sur l’humanité, de voir des manifestant•es essayer de prendre d’assaut le parlement. Ces “normalos” se revendiquent apolitiques, ils/elles ne font pas de politique, ne lisent pas la presse, qui ne répand que des mensonges. Ils/elles ne votent plus, car les partis sont tous corrompus, il/elles puisent leurs informations sur Internet exclusivement, et seraient enchanté•es que le gouvernement soit balayé par la force de la rue. Ils et elles prennent un air effarouché quand on ose dire que ce serait un coup d’état ou un putsch qu’ils/elles appelleraient de leurs voeux.
J’ajoute au dernier moment ce que je viens de lire dans Kontext, journal de gauche de Stuttgart.
À Stuttgart, ils/elles connaissent bien l’organisateur de ces manifs: Michael Ballweg, informaticien, qui rêvait de faire le tour du monde, mais en a été empêché par le confinement. Son porte-parole, un nommé Stephan Bergmann, est résolument d’extrême doite. Interrogé en direct à la télévision, Michael Ballweg dit ne pas être au courant, il ne s’occupe pas de politique. Interrogé sur ses relations amicales avec un autre faschiste notoire, il lui envoie en direct un message, le priant de ne plus se montrer à “ses” manifs. La question reste posée : est-il vraiment si ignorant, ou feint-il de l’être ?
Voilà un chaudron bien inquiétant !

Françoise Hoenle

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