Quelles résistances pour l’Éducation nationale ?

Quelles résistances pour l’Éducation nationale ?

Pratiques de lutte

Cette interrogation est le nom que nous avons donné à notre collectif, petit groupe de réflexion né après la manifestation interprofessionnelle du 4 février 2021. Quelques membres de l’AG Éduc Île-de-France s’étaient retrouvé·es, pour une fois depuis longtemps “en chair et en os”, dans les locaux de l’EDMP, local parisien acquis et géré par un collectif d’associations, dont la tendance intersyndicale Émancipation. Les discussions ont tourné autour des attaques que nos métiers de l’éducation subissent et sur la difficulté à mobiliser nos collègues d’abord, plus largement les élèves, leurs parents et la société de manière générale finalement, autour de la défense du système public d’éducation.

Dès ce moment-là, nous constatons une certaine diversité parmi nous : enseignant·es du premier ou du second degré, en lycée professionnel ou général et technologique, au LAP (Lycée Auto-géré de Paris), documentaliste, parente… et toutes et tous voyons à notre échelle, depuis notre point de vue, une dégradation des conditions de travail, des attaques sur les statuts, un démantèlement progressif de l’école publique. Nous avons décidé de nous revoir et de travailler ensemble pour ne pas en rester à ces constats déprimants. Et puisque nous semblons vivre, depuis quelques mois, un creux dans la mobilisation et qu’au-delà de quelques réactions ponctuelles, il y a une bataille idéologique à mener, nous avons tenté d’élaborer une stratégie à la hauteur de celle de nos adversaires (avec nos petits moyens, cela s’entend !).

Une cartographie politique des attaques

Le premier axe de travail a été l’élaboration d’une “cartographie politique” des attaques néo-libérales sur le système public d’éducation, commencées depuis plusieurs décennies mais considérablement accélérées sous le quinquennat Macron-Blanquer-Vidal. Nous avons intitulé cette cartographie “À quoi sert l’Éducation nationale ?”, petite provocation pouvant s’entendre aussi bien au second qu’au premier degré. Ce document a présenté assez rapidement cinq items visant à circonscrire les champs des attaques et leur réponse. En voici les intitulés :

1- Le rôle de l’éducation : formater ou éduquer ?

2- Le système éducatif : instrument de sélection ségrégatif ou espace d’épanouissement des différences ouvert à la vie sociale ?

3- Les travailleur·es de l’éducation : des auxiliaires substituables ou des professionnel·les de métier ?

4- Organiser le travail éducatif : caporalisation/management ou auto-organisation ?

5- Les moyens de l’éducation : faire des économies ou investir dans l’humain ?

Chaque item a été divisé en différents degrés et structures d’éducation, de la maternelle à l’université. Nous avons travaillé sur un Framapad, document collaboratif en ligne, qui a permis à chaque nouvel·le arrivant.e dans notre groupe de compléter le thème ou le niveau qui le concernait. C’est là que la diversité recherchée (et pas encore suffisante) s’est révélée précieuse, car chaque point de vue a apporté sa nuance ou son vécu des attaques. Au-delà des enseignant·es de différent·es degrés et structures, se sont ajouté·es quelques CPE, AED, parents d’élèves… Nous souhaitons encore élargir nos cercles et entraîner AESH, élèves, ATSEM, infirmières ou psychologues scolaires… car il s’agit vraiment d’une affaire collective ! Notre cartographie désormais dense (19 pages) ne prétend pas à l’exhaustivité mais veut laisser le moins d’angles morts possibles. Et nous en sommes là : comment rendre accessible ce travail, pour le faire connaître, et l’enrichir grâce à d’autres regards, pour enfin faire prendre conscience du caractère systémique, méticuleux, radical des attaques ?

Une réflexion sur l’école que nous voulons

En miroir de cette critique du système actuel, notre travail mène une réflexion sur “l’école que nous voulons”. Il ne nous semble pas suffisant de revendiquer l’abrogation des réformes, plus ou moins récentes, qui ont accentué l’individualisation des parcours, la sélection des élèves ou encore la réduction de la liberté pédagogique pour les enseignant·es, etc. C’est ce que soulignent nos cinq items : chaque élément de critique est mis en balance avec sa réponse positive, qui doit elle aussi appartenir à un système. Nos discussions ont beaucoup tourné autour de l’enseignement polytechnique, qui viendrait rompre avec le principe de hiérarchisation des savoirs et savoir-faire, puissante machine à reproduction sociale, ou encore d’une école réellement inclusive et émancipatrice, aussi bien pour les enfants que pour les personnels. La question d’un réel collectif de travail, associant concrètement l’ensemble des professionnel·les de l’éducation et les protégeant par des statuts solides et des salaires dignes, nous semble cruciale pour refonder un service public de qualité. Nous ne prétendons pas inventer quoi que ce soit, car toutes ces questions ont été pensées de façon parfois aboutie, mais nous essayons de rassembler les connaissances et volontés alternatives, et de les constituer en système.

Réfléchir aux moyens

Le troisième axe de travail, indissociable des deux premiers, vise à réfléchir aux moyens d’obtenir cette école visée, ou du moins, vu l’ampleur de la tâche, de la faire connaître et entrer dans les imaginaires. Plusieurs pistes ont été posées, et suivent à leur rythme leur cours. Nous avons un projet de site Internet qui pourrait permettre par exemple la mutualisation d’outils de lutte (kits de résistance aux évaluations, gestion de caisse de grève…) ou le partage d’expériences de collectifs locaux (qu’il faudrait développer voire créer). Nous pensons à de brefs enregistrements ou podcasts donnant aux professionnel.le.s de l’éducation ou à ses usager.ère.s la parole pour des témoignages faisant état de réalités du terrain, négatives ou positives, pour les sortir du silence médiatique. Pour finir, nous sommes inscrit·es à l’Université d’été des mouvement sociaux de Nantes pour deux ateliers se tenant le jeudi 26 août : l’un présentant le constat des attaques et les pistes de résistances, l’autre visant à réfléchir avec les participant·es à l’école que nous voulons. Nos partenaires sont la tendance intersyndicale Émancipation, Université ouverte, ICEM Pédagogie Freinet et Questions de classe(s) : beau programme ! Nous espérons y enrichir notre travail en le soumettant à d’autres regards et à d’autres envies d’agir.

Pour finir, nous ne prétendons nous substituer à aucun collectif déjà existant mais souhaitons contribuer à mutualiser les forces, éveiller des consciences, pour qu’éclosent des bulles militantes pour avancer sur le chemin d’une reprise en main de l’éducation par la base. C’est l’occasion de faire de cette question cruciale un objet politique, ce qui est déjà un début réjouissant de résistance.

Fanny Becvort

Pour nous contacter, contribuer :

quellesresistancespourleduc@protonmail.com

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