Après les “réformes”, quelles luttes ?

Après les “réformes”, quelles luttes ?

Lycée général

Quand Blanquer, juste nommé ministre de l’Éducation nationale, a annoncé qu’il ne comptait pas laisser son nom à une loi, on a voulu y croire. Non pas que les personnels de l’éducation, les élèves ou les parents soient satisfait·es de ce qui était l’état de l’Éducation nationale alors, mais parce qu’on savait tous·tes cet état déjà précaire et fragile et que la peur était grande de le voir être fragilisé davantage.

Ça n’a pas manqué, au pire a succédé le pire et les réformes dites “Blanquer” du lycée et du bac, dans la lignée de celles du collège et de Parcoursup, s’appliquent à marche forcée dans une École à bout de souffle. Deux ans après la mise en place de ces contre-réformes, qu’est devenu le lycée général ? le bac ? Et que sont devenues les nombreuses mobilisations lors de leur application et au moment des épreuves communes de contrôle continu (E3C) ?

Dégradation à tous les niveaux

La réforme du lycée s’est appuyée sur quelques principes : un choix très tôt de “spécialités” (1) pour l’élève, une disparité entre disciplines de spécialités et disciplines du tronc commun, une refonte des horaires pour chaque discipline, un choix territorial de spécialités (tous les établissements ne présentant pas les mêmes). Mais aussi une plus large marge d’autonomie laissée aux établissements liée à un recul du cadrage national des horaires dédiés aux différentes disciplines.

L’une des premières conséquences de ces principes a été de condenser au maximum les effectifs par “classe” (35 élèves en moyenne mais parfois 38 voire 39 !), ce qui dégrade fortement les conditions de travail des élèves et personnels : la remédiation devient impossible, les élèves sont davantage livré·es à elles et eux-mêmes, les enseignant·es doivent gérer plus de classes, ce qui décuple les charges de travail (préparation, correction, suivi des élèves).

Une autre conséquence a été l’éclatement du “groupe classe” : jusqu’à présent, les élèves d’une même classe se retrouvaient ensemble dans la très grande majorité de leurs cours (à l’exception des langues – surtout les LV2 – et des options), ce qui leur permettait d’avoir un groupe de référence, de créer des solidarités, de la coopération, entre elles et eux. L’éclatement du groupe classe conduit certaines classes à être constituées d’élèves de nombreuses spécialités différentes (jusqu’à six recensées dans les cours de tronc commun), les élèves ayant des spécialités qui diffèrent ne se retrouvant que pour les cours de tronc commun (peu nombreux). Certains groupes de spécialité sont composés d’élèves venant de 10 classes différentes. Et au total, jusqu’à 40 adultes peuvent intervenir à un degré ou un autre dans une classe ! Manque de cadre, de référence, isolement… les Assistant·es d’Éducation, aux premières loges pour constater – et tenter de panser, du haut de leurs contrats précaires et leurs charges de travail toujours croissantes – les failles, témoignent qu’iels n’ont jamais vu autant d’élèves perdu·es ou isolé·es, notamment en début d’année.

Les relations entre enseignant·es et élèves sont distendues, mais les équipes pédagogiques sont elles-mêmes très fragilisées. Il faut se rendre compte qu’on aboutit à des absurdités : ainsi des enseignant·es se retrouvent “professeur·e principal·e” d’une classe qu’iels n’ont pas. Autrement dit, jouent un rôle important sur le suivi et destin scolaires d’élèves qu’iels ne voient jamais ou presque dans l’année !

Alors que les réunions pédagogiques pour se coordonner sont plus nombreuses du fait de la fragmentation des équipes, la concurrence fait rage dans un système où chacun·e est sommé·e de “vendre” sa discipline pour convaincre le ou la chef·fe d’établissement du besoin d’heures dédoublées voire de la pertinence d’enseigner une spécialité !

La “managérialisation” des établissements

En effet, la réforme du lycée a organisé une redéfinition du périmètre des disciplines en fonction des spécialités, ce qui a conduit à les mettre en concurrence. Par exemple, la spécialité « Histoire-Géographie, Géopolitique et Sciences politiques » a clairement mis en concurrence les SES (2) et l’Histoire-Géographie, car elle pouvait impliquer par endroit le maintien ou la suppression de postes. Les chef·fes d’établissements ont les mains libres, et peuvent aussi s’assurer l’allégeance de certaines équipes, en faisant un choix plutôt qu’un autre. À cela s’ajoutent les pressions des parents et des critères de sélection de Parcoursup, qui contribuent à faire varier les conditions d’enseignement local.

Mais la concurrence se fait également au niveau territorial, ce qui rend l’accès à certaines spécialités très inégalitaire pour les élèves, en fonction de leurs origines géographiques. D’autant que les financements ne sont pas au rendez-vous, comme s’en inquiète lui même le corps des inspecteurs·trices généraux·ales. Bref, l’Éducation nationale devient le lieu d’un rapport de force permanent, de chacun·e contre tous·tes, et certainement pas au profit des élèves.

Une compétition scolaire accrue et toujours plus anxiogène

On l’a vu, la compétition entre les établissements se fait au détriment des élèves, puisqu’elle instaure des inégalités profondes en fonction des territoires. Inégalités renforcées par la diminution des effectifs réduits qui seuls permettent la prise en compte des difficultés de chacun·e.

Une autre conséquence de la réforme, ainsi que de celle de Parcoursup, est le recours, de plus en plus fréquent, des familles les plus aisées aux cours particuliers et “boîtes-à-bac” privées. Il existe en effet une sélection de plus en plus précoce qui rend le lycée d’autant plus anxiogène qu’il s’agit d’obtenir des bonnes notes à tout prix, d’être meilleur·e que les autres, ces “autres” devenant ainsi des concurrent·es.

Et comme les contre-réformes se sont accumulées et complétées, on peut compter sur celle du bac pour renforcer ce phénomène, puisque le contrôle continu y est roi, et que les élèves sont en évaluation permanente. Si les E3C sont supprimés à cette rentrée (septembre 2021), après avoir provoqué de très nombreuses contestations, il n’en reste pas moins que le bac devient désormais purement local, ce qui accroît d’autant plus les inégalités territoriales et les conséquences pour l’accès au supérieur qui les suivent. Le bac ne vaut plus que par l’endroit où il a été obtenu, c’est la fin du bac comme diplôme national. De ce point de vue le “projet local d’évaluation” propulsé par Blanquer en cette rentrée est bien davantage un outil de contrôle de la pédagogie des personnels qu’autre chose.

Les effets des “réformes” n’ont d’ailleurs pas tardé : les études de la DEEP (3), service ministériel, montrent que les inégalités sociales et de genre dans le choix des spécialités sont déjà plus importantes qu’elles ne l’étaient dans l’ancien système, alors que le ministère avait « vendu » sa contre-réforme, en parlant de “liberté de choix” et de “suppression des filières ségrégatives”.

Quelles luttes et quelles perspectives ?

Dans ce contexte, il est difficile de ne pas faire le constat de l’écrasement des personnels et des élèves, de l’anxiété générale et de la fatigue. Pourtant, la mobilisation contre ces réformes, lors de leur mise en place, a été très forte, a donné lieu à des AG parfois très nombreuses ; la mobilisation des personnels de l’éducation contre la réforme des retraites à été très forte aussi, et considérée comme une attaque supplémentaire par celles et ceux qui se sont mobilisé·es ; les mobilisations contre les E3C se sont multipliées (refus de les faire passer, de les corriger…).

Les personnels sont écrasé·es mais la colère a rarement été aussi palpable, même si elle se traduit dans des luttes intermittentes et parfois locales.

* Maintenir les cadres de lutte existants

Les cadres de lutte auto-organisés existent : nombreux sont les départements ou les villes à avoir créé des listes mail contre les réformes Blanquer et Parcoursup : il est nécessaire de les faire vivre, d’y communiquer les attaques nouvelles, les luttes qui se font localement, les solidarités qui se créent.

Si l’on peut regretter que les directions syndicales ne soient pas toujours partie prenante de ces cadres et n’aident pas à leur développement, il faut renforcer l’auto-organisation avec pour objectif la construction d’un rapport de force en notre faveur.

De même que les enseignant·es se sont beaucoup mobilisé·es, les élèves et les parents (notamment par l’intermédiaire des nombreuses prises de position de sections FCPE) ont clairement manifesté leur opposition aux réformes. Renforçons nos liens avec elles et eux pour créer des collectifs de luttes qui incluent tous les acteurs·trices de l’éducation.

* Créer des solidarités

La précarité grandissante dans l’éducation n’est pas sans lien avec ces réformes qui contribuent à supprimer des postes et précariser davantage celles et ceux qui le sont déjà. AESH, AED, enseignant·es contractuel·les voient leurs conditions de travail de plus en plus dégradées. C’est uni·es que nous gagnerons la bataille !

* Fédérer les collectifs

C’est pourquoi il est nécessaire de fédérer les collectifs de lutte, qui se sont multipliés, en organisant des rencontres, des AG communes, en écrivant ensemble, en médiatisant les motions, les textes qui dénoncent les effets délétères des politiques et appellent à lutter contre elles. Certains espaces ont déjà été investis pour amorcer ce travail, comme l’université d’été des mouvements sociaux qui s’est tenue à Nantes à la fin du mois d’août, mais il existe d’autres cadres de mobilisations dont on peut s’emparer, d’abord localement puis à une échelle plus globale.

Karine Prévot (44)

(1) Enseignements conditionnant l’orientation, avec un fort volume horaire et un poids très important dans l’obtention du bac.

(2) Sciences économiques et sociales.

(3) Direction de l’évaluation, de la prospective et de la performance, qui produit notamment des études statistiques.

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