Le militarisme français à l’offensive

Le militarisme français à l’offensive

La lecture de Claude Serfati, économiste, membre du conseil scientifique d’ATTAC, est sans doute incontournable dans la période. Dès 2001, il publie La mondialisation armée, puis en 2014 L’industrie française de défense, et en 2017 Le militaire, une histoire française, aux éditions Amsterdam.

Ce livre, remarquablement écrit, montre en quoi, en France, l’armée joue un rôle politique essentiel : bien que tous les États dits démocratiques trouvent leur fondement dans le monopole de la violence légitime, la Ve République a donné à l’institution militaire une place sans équivalent dans aucune autre démocratie, place qui n’a cessé de se renforcer, quels que soient les partis au pouvoir. De 1991 à 2016, les armées françaises ont mené 111 “opérations” à l’extérieur. La gouvernance d’E. Macron a encore accentué cela, à tel point que des généraux se sentent autorisés à signer des tribunes inquiétantes. Cet “activisme-interventionnisme” militaire massif, ces choix politiques et budgétaires “rend[ent] encore plus assourdissant le consensus par le silence qui submerge la société française”.

Une dépense militaire en hausse constante

Cet ouvrage est extrêmement précis : Claude Serfati a travaillé à partir de données vérifiées pour réaliser un certain nombre de graphiques très éclairants : l’évolution des quantités et coût total des grands programmes, l’évolution des effectifs de la Fonction publique (entre 1997 et 2008, les effectifs des ministère de l’Intérieur et de la “Défense” ont augmenté de 6 % et 5 %, alors que les ministères de l’Éducation, comme celui de l’écologie et des transports subissaient une baisse de leurs effectifs de -10 et -29 %). Avec F. Hollande, en 2016, c’est plus de 16 000 soldats et 5000 réservistes qui ont été recrutés, deux fois plus qu’en 2014 ! Bel avenir pour la jeunesse !

Et contrairement à ce que l’on pourrait penser, du fait d’une communication efficace relayée par les médias dominants, les effets en nombre d’emplois créés par un milliard de dollars de dépense par l’État, sont très différents selon les affectations des budgets : le nombre d’emplois créés grâce aux dépenses d’éducation est 2,4 fois plus élevé que ceux créés par les dépenses militaires (tableau page 105).

L’auteur montre “l’essentialité” de cette place du militaire et de l’industrie de l’armement, adossée au nucléaire, il décrit précisément l’existence continuée de la Françafrique avec des chiffres glaçants : au Mali, en 2013-2014, au titre de l’aide au développement, l’opération Serval puis Barkhane a couté 923 millions d’euros, quand les dépenses pour la santé atteignent six millions d’euros…

Le lien militarisme-sécuritaire

Enfin, C. Serfati met en lumière le lien entre le regain militariste et le dispositif sécuritaire déployé depuis 2015. Depuis, notre pays n’a pas vraiment quitté un “état d’urgence” permanent, où la “sécurité” est la première des priorités, où l’ennemi intérieur ce sont les militant·es de gauche “trop radicaux”, les habitant·es des quartiers populaires, les descendant·es d’immigré·es, les exilé·es, avec des libertés et des droits démocratiques attaqués comme jamais depuis Vichy. En 2017, 50 milliards d’euros étaient consacrés au secteur militaire-sécuritaire, combien d’argent public aujourd’hui ?

Dans le chapitre 5 : “l’État d’urgence permanent ?” l’auteur “prédit” ce qui se passe en 2020. En 2017, il tirait déjà la sonnette d’alarme : “aujourd’hui, l’armée se situe au cœur des institutions, dont l’arsenal constitutionnel permet le déclenchement de l’état d’exception. L’article 16 et l’article 36 relatif à l’état de siège peuvent être décrétés en Conseil des ministres, sans contrôle du Parlement. L’état de siège a pour conséquence de déléguer à l’armée les tâches de maintien de l’ordre, de police et de créer des juridictions militaires… cela exigerait un soutien même passif de la population à cette restriction aggravée des libertés publiques, soutien qui renvoie à une campagne qui incruste dans l’esprit des citoyens un sentiment d’insécurité permanente […] cela pourrait faire basculer la France dans l’aventure de l’état de siège ou de l’article 16”.

Crépuscule de la démocratie ?

Les deux composantes essentielles de la démocratie contemporaine, alors que la société reste dominée par le capitalisme, sont les droits sociaux et les libertés publiques, chèrement obtenus par les luttes (et non de la bonté d’un État-providence), attaqués par trois décennies de politique d’austérité, sauf pour le militaire-sécuritaire, articulés à des profits indécents pour une minorité, et un renforcement des tendances autoritaires.

En 2017, Claude Serfati, avec l’optimisme de la volonté termine par : “ce socle de droits sociaux et de libertés demeure un point d’appui pour les mobilisations des salarié·es, des jeunes, des sans papiers ; l’histoire n’est pas un fardeau pour les peuples, mais un livre où l’avenir est écrit par ceux qui tiennent la plume”.

Emmanuelle Lefèvre

▶ Claude Serfati, Le militaire. Une histoire française, Paris, éditions Amsterdam, février 2017, 240 p., 17.€.

À commander à l’EDMP (8 impasse Crozatier, Paris 12, edmp@numericable.fr).

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