Priver Macron du levier de la précarité

Priver Macron du levier de la précarité

Fiche technique

La précarité est une des armes des patrons et de l’État pour flexibiliser le travail et abaisser ses coûts, diviser les travailleur·ses, attaquer les garanties professionnelles et sociales et les salaires.

Des précaires jetables et surexploités

La précarité, c’est travailler sans contrat à durée indéterminée du privé (CDI) ou statut Fonction publique (Statut FP) (1) et donc risquer de voir ses conditions d’emploi remises en cause à tout moment, ou d’être licencié. C’est aussi devoir assumer pour un salaire moindre et avec des conditions de travail pires, les mêmes fonctions que les travailleur·ses sous statut, voire des responsabilités supérieures, sans en avoir forcément la qualification, ni bien sûr le salaire.

La précarité levier pour tirer vers le bas les conditions de travail, les salaires et les luttes de tou·tes

L’absence de garantie d’emploi permet à la hiérarchie une gestion souple des effectifs, mais aussi d’imposer des conditions de travail dégradées aux précaires et donc à terme à tou·tes. Le chantage au licenciement peut être utilisé pour dissuader de participer aux luttes collectives. Les salaires plus faibles des précaires pour faire le même métier que les travailleurs·ses sous statut (exactement le même dans l’enseignement), permettent de tirer les rémunérations vers le bas.

Pour toutes ces raisons le capitalisme et son représentant zélé Macron, n’ont de cesse de généraliser le plus possible l’emploi précaire, à chaque fois que le rapport de force le leur permet.

Macron est celui qui est allé le plus loin dans cette déréglementation. Non pas qu’il soit plus fort que les autres, mais parce que les directions syndicales, engluées dans un prétendu dialogue social avec de piètres avantages salariaux pour les seul·es travailleurs·ses sous statuts, l’ont laissé faire. Dans le privé il a attaqué le CDI par les lois et ordonnances “Travail”, que le gouvernement a tenté de transposer aux CDD et à l’intérim à la faveur de l’obligation vaccinale, mais que le Conseil d’État a jugé contraire à la loi. Dans le public, Macron a avec la loi fonction publique, légalisé et généralisé l’emploi de non-titulaires à tous les niveaux des services publics et de l’appareil d‘État. Depuis la Seconde guerre mondiale, la loi stipulait que l’emploi pérenne était la règle et la précarité l’exception, ce qui a permis d’imposer une succession de plans de titularisation. Macron est le premier à oser inverser cet équilibre. Et à faire progressivement de la précarité la règle, dans la loi, comme dans la pratique

La lutte contre la précarité et la défense des précaires sont donc deux conditions essentielles d’une action syndicale efficace. Pas l’une ou l’autre, mais les deux à la fois.

La lutte contre la précarité, comme celle contre les autres formes d’oppression, procède bien sûr de l’ensemble des luttes contre le capitalisme, pour les conditions de travail et les salaires mais elle ne saurait s’y limiter. De même les mobilisations contre la précarité sont du ressort de tous les personnels, titulaires, comme non-titulaires, mais ce sont les premier·es intéressé·es qui doivent choisir leurs revendications et les formes d’action qui leur conviennent. Le rôle du syndicat à ses différents niveaux c’est d’aider ces mobilisations, en favorisant les contacts et l’organisation des précaires, en posant des heures syndicales plus axées sur la précarité, en mettant à disposition des moyens de popularisation, des locaux pour les AG ou les réunions de coordination, et surtout en veillant à avoir constamment une préoccupation de solidarité contre les différentes formes de répressions permises par l’état de précarité. Si la définition des revendications appartient à chaque mobilisation de non titulaires, il y a un corpus de revendications précises qui unifient les précaires et font le lien avec les luttes générales du monde du travail, ainsi que des formes d’action plus adaptées à l’état de précarité :

Réemploi de tou·tes les non-titulaires, sur poste complet, à l’année (contrat du 1/09 au 31/08) revendication première quand 2600 contactuel·les sont au chômage sur Créteil et 600 sur Versailles.

Titularisation de tou·tes les non-titulaires, sans condition de concours, ni de nationalité, dans le corps le plus favorable (existant ou à créer). Si une formation est nécessaire et souhaitée, celle-ci doit se faire après titularisation. Des années de pratiques dans les conditions les plus difficiles n’ont-elles pas la même valeur formatrice, qu’une ou deux années à l’ESPE, exploité·e comme contractuel·le avec une vague formation initiale visant à faire appliquer la politique insane de Blanquer. Le CDI public est un leurre qui revient à refuser la titularisation, en n’offrant aucune vraie garantie d’un statut. D’ailleurs les contractuel·les CDIsables cette année se retrouvent en grand nombre non réemployé·es, parce que bientôt trop stables et trop cher·es.

Ces revendications valent pour toutes les différentes catégories de non-titulaires, sans distinction.

“Le réemploi de tou·tes et la titularisation […] de tou·tes” rappelle qu’il n’y a aucune différence à faire entre les différentes catégories de non-titulaires, quelles que soient leurs conditions plus ou moins précaires, leur métier ou leur employeur (vacataires, contractuel·les, doctorant·es, AED, AESH, personnels de service, d’entretien, médicaux et sociaux…).

Par contre, pour éviter des confusions préjudiciables à la priorité d’en finir avec la précarité, “la précarisation” de titulaires qui pour autant conservent la garantie d’emploi, de salaire et de statut n’est pas à traiter sur le même plan ; celle-ci fait partie de la défense générale des statuts (et de la lutte inconditionnelle contre la répression en cas d’attaques individuelles), qui inclut bien sûr une défense efficace des non-titulaires, collective et individuelle, pour éviter que le volant de précaires ne soit utilisé comme levier pour affaiblir les garanties et les luttes de tou·tes.

La défense syndicale des précaires

La défense syndicale des précaires apparaît comme découlant de la lutte contre la précarité même si parfois c’est plus contradictoire. Ainsi, on peut être amené à s’opposer, au nom de la lutte contre la précarité, au recrutement d’un emploi aidé ou d’un jeune en SNU ou assimilé, aussi exploité que mal payé, présenté comme “mieux que rien pour l’établissement comme pour la personne recrutée”. Mais si la personne est tout de même recrutée, elle doit être immédiatement défendue, avec d’autant plus de détermination qu’elle est parmi les plus précaires.

Cette défense doit concerner l’ensemble des non-titulaires, quelles que soient leurs conditions plus ou moins précaires, leur métier ou leur employeur (vacataires, contractuel·les, doctorant·es, AED, AESH, personnels de service, d’entretien, médicaux et sociaux…). Les stagiaires doivent être défendu·es comme les non-titulaires jusqu’à obtention de l’arrêté de titularisation, vus les nombreux refus de titularisation sur la foi de rapports de leur(s) responsable(s) de stage ou de “jurys” d’inspecteur·rices dont les décisions ne sont pas susceptibles d’être contestées et vu les “réformes” de la formation des maître·sses, qui mêlent les situations de stagiaire et de contractuel·le.

Cette défense est la même que celle de tout personnel : préparation, l’année n-1, de structures d’enseignement, d’emplois du temps et de conditions de travail qui permettent d’accueillir correctement les nouveaux·elles affecté·es, souvent précaires. Même solidarité que vis-à-vis des titulaires nouvellement affecté·es dans un établissement : défense des droits et aide en cas de difficultés professionnelles, accompagnement en cas de convocation par la hiérarchie, démarches collectives pour retards de salaires, aide au logement, réponse collectives (si souhaitées) vis-à-vis des tensions dans les classes… et même plus parce que l’état de précarité aggrave toutes ces difficultés (faiblesse des salaires, déplacements très fréquents du lieu de travail, moindre reconnaissance des chefs d’établissements, collègues et parfois parents et donc élèves se prévalant pour attaquer des personnels de leur situation de non-titulaires).

Il y a cependant quelques spécificités : prise de contact et échange de coordonnées dès l’arrivée des non-titulaires de toutes catégories, qui ne font souvent que passer et dont il faudra s’assurer du réemploi dans l’établissement si possible ou ailleurs, en fin de contrat, ou l’année d’après ; attention toute particulière en cas de mouvement social, surtout s’il est spécifique à une catégorie de précaires et si leur recrutement est local (AED…).

En cas de problèmes graves là aussi, il importe d’être encore plus présent·es en accompagnement des non-titulaires, car même si les commissions paritaires ont perdu beaucoup d’efficacité pour la défense de tou·tes les collègues, celles pour les précaires, de création récente en pâle imitation de ce qui se faisait pour les titulaires, n’ont pratiquement elles jamais eu la moindre efficacité, particulièrement en matière de défense contre la sanction ultime, le licenciement.

Mais, pour compléter cette action syndicale (qui peut être assumée par des AG ou des non syndiqué·es), il est important de contrer l’isolement et de permettre des luttes collectives de précaires par la mise en place de Collectifs unitaires et si possible intersyndicaux de non-titulaires, au niveau de l’établissement ou plus largement. Ce sont des structures qui permettent d’échanger sur les conditions de travail et d’emploi, les revendications et les formes d’action (voir l’article sur ce sujet dans ce dossier), même en cas d’établissements peu accueillants, ou de syndicats n’assumant pas réellement la défense des précaires.

L’impératif de cette défense inconditionnelle des non-titulaires, dans l’intérêt de tous les personnels, doit être rappelé sans relâche dans les différents niveaux des syndicats.

Olivier Vinay

(1) Dans la suite du texte sont employées ces deux abréviations CDI et statut FP ainsi que l’intitulé “travailleurs sous statut” pour désigner les travailleurs légalement plus protégés du privé comme du public.

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