Deux pensées fondamentales

Deux pensées fondamentales

Des lectures ou relectures à faire, particulièrement dans la situation où nous sommes.

Hannah Arendt

M’intéressant depuis 2005 à la place respective dans nos vies des sphères publique et privée, je suis éblouie par la profondeur et la singularité des analyses d’Hannah Arendt sur le sujet.

Comme le dit sa phrase célèbre mise en exergue de Privé-Public 2020 (1), extraite de L’Impérialisme (éditions Fayard, 1982), hors de la vie publique et de la citoyenneté qu’elle institue, l’humain est ramené à une condition animale, celle de l’espèce : “Privés de ce grand égalisateur de différences, apanage de ceux qui sont citoyens d’une communauté politique […] puisqu’il leur est désormais interdit de prendre part à l’intervention humaine, ils n’appartiennent plus à l’espèce humaine”.

C’est ce même constat qu’ont rapporté les rescapés des camps de la mort, tel Robert Antelme (2).

Dans Condition de l’Homme moderne cette importance de la sphère publique est soulignée à propos de la Vita activa opposée à la Vita comtemplativa (3).

La philosophe est péremptoire : il ne saurait y avoir de véritable action qui pour s’éployer ne nécessite son passage au public. “L’action veut la lumière éclatante du domaine public”. “L’humain n’a rien fait de plus grand que le domaine public”. “Le seul facteur indispensable à la puissance est le rassemblement des hommes”. “Vivre une vie entièrement privée, c’est être privé des choses essentielles à une vie réellement humaine”. “Pour nous l’apparence, ce qui est vu et entendu, constitue la réalité”.

L’action qui contrairement à l’œuvre d’art qui, elle, peut rester anonyme, proclamant l’identité de son auteur, est inséparable de la parole. L’acteur, le faiseur d’actes n’est possible que s’il est en même temps un faiseur de paroles. Pour l’acteur de théâtre, comme pour l’homme et la femme publique à qui “il faut bien du courage, de la hardiesse pour quitter un abri privé, à faire voir qui l’on est, à se dévoiler et à s’exposer”, l’énergie qui déclenche et accompagne cette action s’y consomme et s’y consume toute. “Le produit est identique à l’acte qui l’exécute”.

D’où le bien-être qui suit, l’“eudémonia”, c’est à dire le fait que ce “démon” personnel au sens de la Grèce antique devienne visible à tous.

Cette dimension salvatrice de la présence en public actuellement menacée par la survivance de l’épidémie et des contraintes qui tentent de la juguler doit nous rester présente à l’esprit, comme la condition-même de l’existence.

En Afghanistan et ailleurs les femmes, particulièrement, vont devoir continuer de plus belle, parfois au péril de leur vie, à se mobiliser pour y accéder, y progresser ou s’y maintenir.

D’autres pistes novatrices, dans cet ouvrage, comme la nécessité de la promesse et celle du pardon, et la dénonciation de la violence dans laquelle se sont égarées, et ont échoué pour finir la plupart des révolutions.

Et le constat que nous entrons dans une ère où l’envol de la science modifie les repères philosophiques, remplaçant l’exigence de vérité par celle de véracité et le réel par ce qui est digne de foi, et stimule les ambitions interstellaires, en pleine extension, selon la jolie formule : “nous avons mis le globe terrestre au salon”.

Fernand Deligny

Hors des psychiatres et des psychanalystes, qui se souvient de Fernand Deligny, militant et chercheur inclassable, tentant d’inventer un chemin hors des sentiers battus : politiques, médicaux (y compris ceux de la psychiatrie institutionnelle dont il a connu et estimé les représentants et ceux innovants de psychologues engagés comme d’Henri Wallon qui fut un de ses amis). Ou hors des voies tracées par le philosophe Canguilhem ou l’anthropologue Leroi Gourhan (4) dont il était proche.

Le mérite de Catherine Perret est d’ouvrir à toutes et tous ce parcours et cette pensée qui auraient pu se confiner au milieu et aux débats des spécialistes.

C’est l’accompagnement lumineux d’une vie pleine d’embûches qui traverse la période de la seconde guerre et le régime de Vichy puis le bouillonnement des années 60-70, décrite avec précision : celle de ce passionné sans titre universitaire qui ne se voulait ni thérapeute ni théoricien mais élaborait au fur et à mesure de ses expériences un nouvel abord du problème des enfants dits incurables : les autistes.

Ce livre captivant épouse par son ton-même la démarche de Deligny : nul pathos, nul trémolo. Lui-même refuse les poncifs des soignants habituels : il ne s’agit pas d’aimer ces enfants mais de les aider. Leur permettre de retrouver une voie que l’absence de langage et donc d’atteinte d’un certain “nous” semble leur interdire mais dont ils restent en quête et qui comme pour tous est relié à un noyau archaïque, non verbal : un “nous d’espèce”.

Pour ce faire il faut inventer des démarches singulières, comme le filmage que Deligny appelle “camérer” – où “projeter” un film veut dire simplement en organiser le projet – dont les images montées d’une certaine façon permettront de repérer ce qu’à l’œil nu on ne peut voir. Et amèneront l’équipe à inventer ces “cartes” où le tracé, tel celui de la ligne sur le tableau noir effectué par l’élève muet rejeté par la classe (qui va être pour l’instituteur un révélateur définitif) évoquera par exemple les déplacements circulaires du petit Janmari (5) cherchant à rejoindre l’autre, ou ce qu’ils ignorent d’eux-mêmes. “Ce qui nous manque par rapport aux enfants autistes, c’est ce que nous avons : le langage verbal”.

Car là est la dimension proprement révolutionnaire de l’entreprise : ces enfants privés du langage nous indiquent ce qui nous manque à nous les parlants. “Ce que nous avons perdu : ce nous d’espèce qui constitue la vie humaine, l’humanité de l’espace, un facteur de civilisation”.

Ce que prône Deligny c’est une clinique du milieu : les relations intersubjectives des enfants avec des thérapeutes lui semblant inefficaces. Comme la caméra, les cartes et les textes qui les commentent font ainsi partie “du milieu qui se crée collectivement, là, entre nous, au quotidien”.

À propos de ces pratiques d’enregistrement, Deligny souligne un paradoxe : “C’est par les techniques qu’elle a inventées pour sortir de sa condition d’espèce que l’humanité peut y rentrer”.

Il devient alors possible de moduler ce milieu. De le travailler en fonction des observations de ce qui fait attraction sur l’enfant, de ce qui provoque émoi, colère, allégresse, et d’intégrer les effets de cette vie animée des choses au milieu des hommes. Deligny en parle comme d’un tableau. Il souligne ainsi la manière dont le repérage, l’utilisation des variations de l’atmosphère et de leurs effets, peut être abordé comme une matière ou comme une couleur. “Les cartes montrent ainsi que l’action clinique n’a parfois, et peut être plus souvent qu’on le croit, pas besoin de porter sur celui qui est affligé du stigmate de l’anomalie. Qu’elle peut aussi bien porter sur les « entours » pour reprendre un mot de Jean Oury”.

Une même conviction

On peut distinguer sans tomber dans l’artifice une divergence de fond entre ces deux penseurs due à la spécificité de leur action dans le champ intellectuel et non à une différence de nature et de conviction dans leur engagement : à la foi d’Hannah Arendt en la parole s’oppose la suspicion de Deligny à l’égard de celle-ci ; comme un facteur illusoire de civilisation à “faire avaler à tout prix” aux “handicapés” du langage.

Mais ils se rejoignent sur le constat devenu prééminent d’une Nature en voie d’extinction à cause des menées humaines et sur la différence entre l’agir et le faire ; le premier qui caractérise la démarche de Deligny étant, comme le souligne la philosophe, encore imprégné de cette “vita contemplativa” survivant dans la référence aux modèles et dans une recherche et une invention incessantes ; alors que le second instituant l’ère moderne, est celle d’un l’homo Faber réduit à la productivité – une productivité qui est devenue moins celle d’objets que celle de la chaîne infinie des processus de fabrication d’outils.

La dernière phrase du livre de Catherine Perret peut être notre conclusion : ces penseur·es mettent “en évidence une zone de fragilité qui est pour la civilisation un point d’effondrement potentiel [comme eux il faut] faire de ce point d’effondrement un horizon utopique”.

Marie-Claire Calmus

Condition de l’homme moderne, Hannah Arendt, Biblio Essais, Livre de Poche, Calmann Levy, 2021, 8,90 euros.

Le tacite, l’humain. Anthropologie politique de Fernand Deligny, Catherine Perret, La librairie du XXIe siècle, Le Seuil, 2021, 25 euros.

À commander à l’EDMP (8 impasse Crozatier, Paris 12, edmp@numericable.fr).

(1) M. C. Calmus, Privé-Public 2020, Éditinter éditions, 2021.

(2) Robert Antelme, L’espèce humaine, NRF, 1949.

(3) abordée dans La Vie de l’Esprit, œuvre inachevée.

(4) Leroi Gourhan, ethnologue et sociologue, auteur de Le Geste et la Parole.

(5) dans le film Ce gamin-là réalisé en 1975 par Renaud Victor.

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