Être femme en Palestine

Être femme en Palestine

Sous le rouleau compresseur colonial, la Palestine est éclatée, en espaces maintenus disjoints par armes, murs, barbelés, lois, en statuts disparates pour disjoindre les fraternités. En donnant ici la parole à cinq amies très chères, je retrouve cette fragmentation : Gaza, village de Cisjordanie, camp de réfugié·es en Cisjordanie. Mais aussi l’échec de l’entreprise coloniale : la Palestine existe, et ses femmes parlent (1). Sarah Katz

Bande de Gaza sous blocus, Falestine

Je suis cette femme extraordinaire qui peut s’occuper de quatre, cinq enfants ou plus, et reste toujours vigilante à leurs besoins, leurs rêves, leur avenir et même à leurs petits soucis.

Comme beaucoup de femmes partout dans le monde, je travaille. Comme professeure de français dans une université, dont, un certain temps, je dirigeais le département de français. J’ai laissé cette direction lors de mon admission dans une université française pour poursuivre mon rêve d’enfance et le rêve de ma famille d’être doctorante…

Comme femme responsable, et avant tout palestinienne, je me sens comme toutes les femmes palestiniennes, j’ai été allaitée à la responsabilité dès ma naissance dans un pays occupé, opprimé par les proches et les étrangers. Je suis responsable d’être bien éduquée et bien cultivée, et de transmettre ce sentiment à mes enfants ainsi qu’à toutes les générations auxquelles j’enseigne.

Je croyais, et je crois toujours qu’être une femme est une grâce extraordinaire, mais quand il s’agit d’une femme palestinienne c’est encore plus extra parce que c’est complètement différent de toute autre femme partout dans le monde, être une femme en Palestine c’est être combattante, patriote, responsable, amoureuse, victime, poète, mère, martyre, et prisonnière à la fois.

Comme femme palestinienne, je dois cultiver l’espoir et la vie pendant les agressions aveugles de l’occupant, je dois sourire et ma famille est enterrée sous les ruines de ma maison détruite par l’occupation, je m’amuse malgré le blocus, et j’étudie malgré les crises, les maladies, et malgré tout.

Je suis cette femme palestinienne. […]

Nabila

Chaque personne aspire à laisser une trace dans cette vie. À Gaza, cette envie est beaucoup plus forte, car la vie y est si courte et la mort omniprésente…

Je n’ai compris le défi qu’une femme affronte quand elle décide de faire quelque chose à Gaza, qu’après avoir bien éclairci comment je souhaitais apporter ma contribution de colibri pour la société ainsi que pour la cause palestinienne. Je voulais m’investir dans l’éducation des enfants car c’est une cible difficile pour l’armée israélienne et en même temps une arme efficace pour garantir la continuité de l’existence de la Palestine : une roquette israélienne peut détruire tout ce qui est matériel, mais jamais elle n’a pu tuer une idée.

Une femme palestinienne de Gaza doit subir toutes les formes de douleurs de perte, de pauvreté, de déplacement forcé, de destruction de son foyer, de bombardements, et de la guerre psychologique où Israël excelle, parce que la femme est considérée comme celle qui doit soutenir toute sa famille. Personnellement, j’ai souffert de toutes ses difficultés en réalisant mon premier rêve de monter un centre éducatif pour les petites filles de mon village […]

Je suis palestinienne de Gaza, au cours d’une vingtaine d’année, j’ai survécu à quatre offensives israéliennes, au bombardement de notre appartement et de mon centre où j’enseigne la culture de l’amour et de la paix, à la mort de quatre de mes élèves et de sept membres de ma famille. En revanche, je suis la même femme qui a pu et continue d’éduquer plus de 300 enfants de mon village, monter un centre de psychothérapie pour les enfants souffrant de symptômes post-traumatiques sévères liés aux offensives israéliennes, monter un collectif de 60 femmes brodeuses qui gagnent leur vie grâce à la production de leurs mains palestiniennes, et encore la même femme qui souffrait et souffre encore de la vision socio-culturelle des femmes à Gaza, à côté de mes problèmes personnels – en tant qu’être humain – et de l’occupation qui m’empêche de boire de l’eau potable et qui n’accepte que je n’ai de l’électricité que huit heures par jour dans le meilleur des cas […]

J’ai toujours cru que le slogan de chaque révolution est un flambeau dans une main. J’ignore si c’est la main d’un homme ou d’une femme, mais ce dont je suis sûre est que sa flamme est une femme.

Village Al-Masara, près de Bethléem, Wijdan

[…] Je vis dans le village d’Al Masara, au sud de Bethléem, qui est connu pour sa manifestation pacifique contre l’occupation israélienne. J’ai six filles et un fils.

Ma première expérience difficile en tant que femme palestinienne a été lorsque l’occupation israélienne m’a privé de mon mari pendant deux ans. J’avais alors deux petites filles et, vivant dans une société patriarcale, je ne pouvais de plus me déplacer librement, parce que j’étais l’épouse d’un prisonnier.

Être une mère palestinienne et une villageoise ne signifie pas que vous ne résistez qu’à l’occupation israélienne, mais que je dois faire face aux luttes quotidiennes de ma communauté villageoise, de ma famille et de moi-même. Les femmes du monde entier portent toujours les plus grands fardeaux de la société. Je suis diplômée de l’université en informatique, avec de très bonnes notes, mais malheureusement je n’ai jamais obtenu un emploi dans ce domaine.

J’ai donc essayé de créer quelque chose pour moi-même et pour le village. Quand j’ai vu combien les enfants souffraient parce qu’il n’y avait pas de jardin d’enfants dans le village, j’ai décidé de faire quelque chose pour eux, un endroit pour le jeu et l’éducation. J’ai d’abord trouvé un espace dans le village, puis j’ai commencé à apporter depuis chez moi les jouets de mes enfants, et j’ai aussi recueilli des jouets d’autres femmes, j’ai commencé à mettre des dessins et des couleurs partout dans cet endroit pour lui donner l’ambiance d’une maison. Finalement j’ai pu ouvrir le jardin d’enfants Al-Shomouh, rapidement il a eu beaucoup de succès et le nombre d’enfants a atteint cinquante. Cela a duré cinq ans, jusqu’à ce qu’il soit transformé en jardin d’enfants gouvernemental, avec comme résultat de me retrouver à la porte, sous prétexte que je n’avais pas assez d’expérience.

Ma famille s’est alors tournée vers la terre et avec l’aide de mes amis, nous avons réussi à monter et cultiver des serres. Nous élevons aussi des moutons, nous produisons des produits laitiers traditionnels et nous espérons que cette nouvelle aventure portera ses fruits.

Je dis à mes filles et à toutes les filles du village que vous devez être fortes et créer de belles réussites par vous-même, démontrant au village que vous n’êtes pas “une moitié de…”, mais pleinement la communauté.

Kefah

Je suis du camp de Jénine, mère de deux jeunes garçons et d’une fille. Je suis une réfugiée d’un village appelé Zr’een dans la Palestine occupée en 1948. […]

J’ai vécu mon enfance entre la première et la deuxième intifada, et quand je me suis mariée, j’ai enseigné à mes enfants l’amour de la patrie et le devoir de la défendre, mais j’en ai payé le prix fort. Mon fils aîné a été arrêté par l’occupant·e durant cinq ans, pendant lesquels j’ai subi les pires injustices, l’oppression et l’humiliation en traversant les postes de contrôle en allant lui rendre visite à l’intérieur des prisons, et une fois là nous subissions l’oppression du geôlier tyran.

Je voyais mon fils derrière un plexiglas coupe-son, et je lui parlais par téléphone. On m’a refusé de l’embrasser ou de le serrer dans mes bras pendant toute son incarcération, et nous avons parfois été obligé·es de nettoyer les toilettes et de sortir les poubelles pour qu’on nous permette de rendre visite à nos enfants.

Une fois, j’ai essayé d’apporter des vêtements d’hiver à mon fils, on m’a refusé de les lui donner. J’ai alors été battue par des soldat·es femmes israéliennes. J’ai été arrêtée et interrogée pendant vingt-quatre heures, jusqu’à ce que les organisations de défense des droits de l’homme interviennent et que les prisonniers aient menacé d’entamer la grève de la faim pour protester. Ce qui a obligé les Israélien·nes à me libérer après avoir passé une journée de torture dans les salles d’interrogatoire.

Quant à mon deuxième fils, il a été atteint deux fois par les balles de l’occupant·e, ce qui a entraîné un handicap à la jambe, et il souffre de douleurs jusqu’à ce moment.

Ma fille est née lors de l’invasion du camp en 2002 sous les bombardements de missiles, chars et balles, et je l’ai appelée Rahil (départ ; exode) en rapport avec les martyr·es et les blessé·es qui ont quitté le camp, la démolition des maisons, l’arrachage des arbres et des pierres. Maintenant ma fille a 19 ans et son nom parle encore des événements du camp de Jénine.

Camp de réfugié·es de Jénine, Najet

[…] Je suis venue en Palestine en 1997, mon père était enseignant en Algérie. Mon père a été expulsé de son village (Mansi, près de Haïfa), la première fois en 1948, et la deuxième fois en 1967. J’étais très heureuse de revenir en Palestine, mais cela a signifié vivre comme réfugiée et sans carte d’identité. […]

Vivre dans un camp de réfugié·es, c’est vivre une vie pleine de difficultés et de fierté aussi. Je suis enseignante de sciences, dans un village près du camp, à 7 km. Il y avait toujours un check-point autour de ce village, souvent je ne pouvais pas retourner au camp, parce que je n’avais pas de carte d’identité, et j’avais peur d’être expulsée en Jordanie. J’avais peur que ma famille soit divisée en deux, comme celle de mon père. Mon père n’a pas vu sa famille depuis l’année 67 jusqu’à sa mort, j’avais peur de cette fin. Mais heureusement, j’ai eu mes papiers en 2008.

Mon mari a dû subir une transplantation rénale, il n’a pas pu faire valoir ses droits comme ouvrier travaillant dans les régions conquises en 48. Je suis devenue coordinatrice des projets dans le Centre des Femmes qui est situé dans le camp de Jénine. […] Les femmes deviennent bien souvent responsables de leur famille, après l’assassinat de leur époux par l’armée israélienne, ou lorsqu’il est pris comme prisonnier politique. […]

Comme Palestinienne et réfugiée de ce camp, j’ai appris à être forte, enseignante durant la journée, l’après-midi au centre, et on peut être aussi dans une manifestation dirigée par l’Union des femmes palestiniennes. En 2013 j’ai perdu ma fille Tala, elle avait 12 ans, elle a eu une grave maladie, elle avait besoin d’une transplantation cardiaque. Je ne savais pas où aller, toutes les portes étaient fermées. L’hôpital israélien ne voulait pas la mettre sur la liste d’attente, parce qu’elle n’était pas israélienne ? Ô quelle injustice. […] Les enfants palestiniens ont le droit de vivre et d’être soignés comme tous les enfants du monde entier. […]

(1) Chacune a commencé en se nommant. Pour préserver les cinq voix, j’ai dû tailler dans chaque témoignage. Mon souhait est que la revue puisse, au fil du temps, les publier intégralement.

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