Quelle riposte aux nouvelles attaques ?

Quelle riposte aux nouvelles attaques ?

Situation dans l’école publique

La Semaine de Frossay a aussi été l’occasion de faire le point dans l’Éducation nationale. Si la lutte contre la retraite à 64 ans a absorbé la quasi-totalité des énergies et accaparé l’attention, les attaques contre le premier et le second degré se sont multipliées, sous des formes très diversifiées. Elles sont si nombreuses qu’on ne peut les détailler ici faute de temps. On se limitera donc à un rapide survol pour ouvrir la discussion.

Le PACTE

Il y a bien entendu le Pacte, qui domine actuellement l’actualité dans l’Éducation nationale. Il touche aussi bien le premier degré que le collège, le lycée général et le lycée professionnel. Il est composé de “briques”, qui définissent les missions et les ordres de priorité, avec des adaptations.

Dans le premier degré, la priorité (brique 1) c’est le soutien en 6ème, 18h par an d’intervention dans les collèges, le plus souvent le mercredi matin. La deuxième brique c’est au choix devoirs faits en 6ème, stages de réussite scolaire pendant les vacances, ou soutien renforcé, pour 24h par an. La brique 3 est l’accompagnement des élèves à besoins particuliers et les projets pédagogiques portés par l’école, sans définition de volume horaire. Toutes ces missions devront se faire en plus des 108h obligatoires de formation, les conférences pédagogiques auront donc lieu le mercredi après-midi ou le samedi matin. Le soutien aux élèves s’ajoutera encore aux APC (Activités Pédagogiques Complémentaires).

Dans le second degré, la priorité (brique 1) c’est les remplacements de courte durée, 18 h par an. La brique 2 c’est les devoirs faits, ou les stages de remise à niveau pendant les vacances, 24 h par an, pour la brique 3 c’est être référent·e pour l’accompagnement des élèves à besoins particuliers, référent·e pour la découverte des métiers de la 5ème à la 3ème, référent·e pour les projets pédagogiques innovants.

Dans les lycées professionnels, la brique 1 est également consacrée aux remplacements de courte durée (18h par an). La brique 2 “face à face pédagogique”, pour 24h par an, concerne l’enseignement d’options choisies par les élèves, la liste des options pouvant varier d’un établissement à l’autre, ou l’intervention auprès d’élèves en difficulté, en petits groupes, pour le français et les maths. Il peut s’agir d’élèves en situation de handicap, affectés de troubles “dys”, ou en simple difficulté scolaire. Il peut aussi s’agir du dispositif “stage de réussite”, organisé pendant les vacances, ou bien d’intervenir en BTS en soutien aux étudiant.es fragiles, dans l’enseignement des mentions complémentaires du Bac Pro, ou encore dans les collèges pour la découverte des métiers et de la voie professionnelle. La brique 3 concerne un engagement annuel non défini en terme de volume horaire, pour faire du tutorat et réduire l’échec scolaire et le décrochage, travailler en partenariat avec Pôle emploi, accompagner des jeunes sans solution après leur dernière année de LP, faire vivre le lien école-entreprise, accompagner les élèves à besoin particulier.

Le Pacte est une attaque majeure contre les statuts et le cadrage national, puisqu’il sera partout mis en œuvre et adapté par les chefs d’établissement, ou les IEN dans le premier degré. Les préoccupations pédagogiques sont reléguées au second plan. Le Pacte n’invente aucune mission nouvelle, il ne fait que demander aux personnels, en plus de leur charge de travail actuelle, de couvrir des besoins pour permettre à l’administration de supprimer les postes qui devraient y pourvoir, comme par exemple des enseignant·es supplémentaires pour assurer les remplacements, des conseillers d’orientation, des personnels spécialisé·es pour la prise en charge des élèves à besoin particulier.

Il s’articule avec d’autres attaques, nombreuses, comme la réforme des LEP, qui réduit la place des enseignements généraux et développe celle de l’apprentissage et le temps passé en entreprise.

La fusion des AESH et des AED annoncée fin avril va dans le même sens que le Pacte. Elle alourdira les tâches dévolues aux AESH comme aux AED, aggravera le saupoudrage des heures d’accompagnement des élèves à besoin particulier, et donc amènera une dégradation de l’accompagnement. Les PIAL seront adaptés pour devenir des “pôles d’appui à la scolarité”. L’objectif clairement affiché est la réduction globale des moyens humains tant en AESH qu’en AED, d’autant plus que cette fusion s’articule avec les “briques 3” du Pacte.

Sur le terrain pédagogique

Les attaques contre l’Éducation nationale se développent aussi sur le terrain pédagogique.

Il y a d’abord eu une réforme de la classe de 6ème, dont la mise en place en septembre 2023 a été passée sous silence avec la lutte contre les retraites et la réforme des LP. Il s’agit de la suppression de l’enseignement de technologie, pour trouver des moyens de tutorat et d’aide aux élèves en difficulté en français et maths.

S’y ajoute l’annonce le 22 juin du doublement des heures d’enseignement consacrées à l’Éducation Morale et Civique, avec une refonte générale des programmes du CP à la Terminale, qui devront privilégier les valeurs fondamentales de la République, le développement durable et l’éducation aux médias. Si on se réfère à la dernière réforme de la classe de 6ème, nul doute que ce volume horaire supplémentaire sera pris sur d’autres disciplines.

La généralisation du SNU

S’y ajoute enfin la généralisation du SNU sur le temps scolaire, qui prendra appui sur le développement des classes de défense, qui existent depuis 2005 mais qui jusqu’à présent étaient restées très marginales. La dernière nouveauté, c’est la création d’un label “classe engagée” concernant les projets pédagogiques en Seconde et en Première, et qui incluront le stage de cohésion. Il est clair que le volet Éducation du SNU fait système avec les mesures que je viens de citer.

Une culture scolaire minimale

Il s’agit d’imposer une culture scolaire minimale utile toujours plus réduite, dans un système éducatif toujours plus ségrégé. L’utile, ce n’est même plus le vernis de culture générale, et encore moins l’apprentissage et l’exercice de l’esprit critique, qui rattachait encore la culture scolaire à une conception humaniste, c’est le lire-écrire-compter (ce qui n’est pas nouveau), et pour le reste c’est le renforcement du formatage idéologique : employabilité, culture de l’entreprise, soumission aux lois indépassables du capitalisme, mythe du développement durable et du capitalisme vert, adoption d’une morale d’État fondée sur des valeurs républicaines chaque jour battues en brèche par la violence sociale et le racisme, développement d’une culture militariste.

La formation des enseignant·es

Des attaques, peut-être plus discrètes, touchent aussi la formation des enseignant·es.

Pour rappel, la formation initiale des enseignant·es a été une nouvelle foi réformée en 2022. Depuis cette date, les candidat·es doivent être titulaires d’un Master 2 ou d’un Master MEEF2, comportant 18 semaines à temps plein face à des élèves, soit 324 heures annuelles. Mais les étudiant·es en master MEEF peuvent aussi être recrutés en alternance, dans ce cas ils/elles font 1/3 de l’obligation annuelle de service en responsabilité d’élèves, pour une rémunération de 722 € par mois. Dans l’année qui suit le concours, les néo-recruté·es sont fonctionnaires stagiaires. S’ils/elles ont suivi un master MEEF ils/elles sont en responsabilité d’élèves à temps plein. S’ils/elles ont suivi un master disciplinaire ils/elles ont un mi-temps en responsabilité.

Or, voici que de nombreux rectorats imposent aux stagiaires à temps plein des semaines de formation pendant les congés scolaires, présentées comme obligatoires et dégradant encore plus les conditions d’entrée dans le métier.

Autre angle d’attaque sur la formation, la privatisation croissante. Ainsi l’entreprise Forprof, possède maintenant 84 centres de formation répartis dans toute la France, et prépare au concours de CRPE. Cette même entreprise prépare la création dans le Gard d’une agence de recrutement pour mettre à disposition de l’Éducation nationale des professeurs remplaçant·es pour les écoles primaires publiques ou privées.

Un contexte d’austérité croissante

Ces attaques sont toutes très graves. Elles s’inscrivent de surcroît dans un contexte d’austérité croissante. Quelques médias ont d’ores et déjà annoncé que le projet de budget 2024 serait pire que celui de 2023. Les fermetures de classes et les suppressions de postes se poursuivent, engendrant le gonflement des effectifs. Dans le premier degré, 5180 fermetures sont prévues à la rentrée 2023, pour 2952 ouvertures, soit un solde négatif de 2228. Dans le second degré ce sont 1165 postes qui sont supprimés à la rentrée.

Enfin, la question salariale reste pendante. Avec la mise en place du Pacte, on voit bien qu’il ne sera plus du tout question d’augmenter les salaires, mais de seulement proposer des primes.

Quelle riposte ?

Ce panorama très superficiel serait certainement à compléter et préciser, mais la question centrale qui nous est posée est : comment riposter ?

Nous avons vu des possibilités de mobilisation dans les lycées professionnels, même si les divisions syndicales ont découragé cette lutte. Nous en avons vu dans les écoles et établissements touchés par les suppressions de postes où, un peu partout en France, enseignant·es, parents d’élèves, se sont mobilisé·es durant ce mois de juin. Nous les voyons aussi dans le refus du Pacte qui semble largement répandu. Mais nous savons aussi que les directions syndicales seront un faible point d’appui, elles dont les orientations restent caractérisées par le cloisonnement des luttes et les journées de mobilisation de 24 h, et que les questions éducatives risquent de passer au second plan, après la question des salaires mise en avant par l’interpro. Nous savons aussi que seule une mobilisation générale dans l’Éducation est à la hauteur des enjeux.

Pour autant, des interrogations doivent être travaillées dans la perspective de lier notre orientation, nos analyses, et nos propositions d’action concrète.

Faut-il mettre en avant la lutte pour l’augmentation des salaires, emboîtant ainsi les pas de l’intersyndicale interprofessionnelle, pour tenter de la déborder ?

Comment dépasser la dispersion des mobilisations dont la FSU est coutumière, avec par exemple une journée sur les salaires, une autre sur les conditions de rentrée, encore une autre pas trop rapprochée sur les AESH, etc. ?

Faut-il pour Émancipation insister sur la cohérence systémique de toutes ces attaques, au risque d’une approche qui paraîtrait trop théorique, ou trop générale, et donc faiblement mobilisatrice ? Faut-il privilégier un axe d’intervention plutôt qu’un autre, comme par exemple le Pacte, qui a l’avantage de pouvoir fédérer premier degré, second degré et enseignement professionnel, au risque de laisser de côté les luttes des AESH, des AED, des enseignant·es stagiaires ? Comment aller au-delà de la campagne de simple boycott impulsée par le SNES, et lier le refus individuel du Pacte à la lutte collective, et à la perspective d’une grève à la rentrée ?

Comment préparer une rentrée de lutte et favoriser la convergence des mobilisations dans l’Éducation nationale ? L’enjeu pour nous est aussi de lier davantage les revendications immédiates défensives (comme retrait, abrogation…) avec des revendications offensives pour promouvoir l’école que nous voulons

Raymond Jousmet, le 9 juillet 2023

intervention lors du débat

à la semaine d’Émancipation

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