“L’École Émancipée” et la laïcité

“L’École Émancipée” et la laïcité

Le texte ci-dessous est extrait d’une brochure non datée, mais datant probablement de 1952 : “Quarante ans de luttes au service du syndicalisme révolutionnaire”. Il s’agit d’une brochure de présentation des positions de la tendance École Émancipée dans différents domaines, à destination notamment des jeunes enseignant.es. L’auteur en est Albert Lapraz (Haute-Savoie) : militant depuis les débuts du syndicalisme instituteur, c’est un contributeur régulier dans la revue L’École Émancipée sur les questions de laïcité. Il est par ailleurs adhérent d’organisations politiques ouvrières et militant laïque animateur de la Libre pensée (les liens entre l’École Émancipée et les mouvements rationalistes/laïques étaient fréquents à l’époque). Les intertitres et les notes sont de la rédaction.

La question de la laïcité de l’école, à la fois corollaire de la laïcité de l’État et condition essentielle de cette laïcité, est redevenue d’une brûlante actualité à la suite du vote des lois Barangé-Marie.

Un combat ancien

À vrai dire, cette question fut toujours d’actualité en France du fait que l’Église catholique ne s’est jamais résignée à la perte du monopole de l’Enseignement, monopole brisé par la Révolution française. Il en est résulté durant les XIXe et XXe siècles toute une série de trêves plus ou moins longues.

Ces batailles au sujet de l’école ne se livraient pas seulement sur le terrain philosophique. C’étaient de véritables batailles politiques et sociales. Abstraire l’idée de laïcité de la réalité mouvante, l’isoler pour en disséquer un contenu philosophique ou métaphysique pur, c’est la couper de sa source vive, la source populaire, la vider arbitrairement de l’idée de classe qu’historiquement elle renferme.

Le vote de la loi Falloux (1) fut le résultat d’une bataille politique et sociale qui consacra la victoire de la grande bourgeoisie et de la grande propriété foncière, réactionnaires. Trente années plus tard, l’instauration d’une école primaire publique, gratuite, obligatoire et laïque marquait le triomphe de la petite bourgeoisie républicaine et de la France rurale et artisanale, appuyées par le prolétariat.

Triomphe incomplet, car il restait (il reste encore) des vestiges de la loi Falloux et l’idée de laïcité aurait mérité d’être précisée. L’École est laïque en ce sens qu’elle est étrangère à toute Église et n’enseigne aucun dogme religieux. Mais n’enseignera-t-elle aucun dogme ? Sera-t-elle affranchie de l’esprit dogmatique ?

Le compromis républicain

Il paraît nettement, avec le recul du temps, que les lois scolaires de 1882 (2) furent le résultat d’un compromis. Compromis entre l’esprit rationaliste des philosophes du XVIIIe siècle et le spiritualisme protestant de certains républicains. Compromis entre l’anticléricalisme combatif de ces républicains et la résistance farouche des cléricaux. De là, l’enseignement des “devoirs envers Dieu”, notion vague qui persista longtemps dans le programme de morale.

Toute question sociale est complexe. La schématiser à l’extrême, la réduire à une équation algébrique, c’est la fausser. Il faut replacer la fondation de l’école laïque dans son temps, dans ses circonstances historiques. Elle correspondait aux besoins de la bourgeoisie de l’époque. Elle fut dogmatique et enseigna le culte de la patrie et de la propriété individuelle. Mais ces deux notions correspondaient dans une France en grande majorité paysanne, à des aspirations évidentes. On sortait d’une défaite, mais on vivait encore des souvenirs de la grande Révolution, cette révolution qui avait donné une propriété aux petits paysans, une propriété qu’ils devaient défendre contre la grande propriété foncière et le château.

J. Ferry, P. Bert, F. Buisson, suivant les idées de Condorcet, croyaient que l’instruction porte en elle une force libératrice. « L’égalité de fait, dernier but de l’art social », formule de Condorcet, ne leur paraissait devoir être acquise que par un progrès indéfini dû à l’instruction.

Il n’est pas un socialiste de l’époque, quelle que fût sa formation doctrinale : possibiliste, allemaniste ou guesdiste, réformiste ou révolutionnaire, il n’est pas un libertaire qui n’ait applaudi à la proclamation de la laïcité de l’enseignement. J. Ferry prenant la parole pour expliquer et défendre son œuvre devant des auditoires populaires, était accueilli par la foule aux cris de : “À bas la calotte ! à bas les jésuites !”. Comme il est arrivé parfois au cours de l’histoire, les intérêts de la bourgeoisie se conjuguaient avec ceux du peuple, ceux du prolétariat.

La première génération d’instituteurs laïques n’était guère préparée à sa tâche éducatrice. Nous pensons surtout aux ruraux, dont la plupart, formés dans une école primaire supérieure, ou même un cours complémentaire, n’avaient que le “brevet simple”, comme on disait alors. Les enseignants primaires ne prirent que peu à peu conscience de leur compétence professionnelle, de leur indépendance pédagogique – relative du reste – dans l’application des programmes. Leur situation matérielle presque misérable en astreignait beaucoup trop à faire divers métiers qui n’avaient rien à voir avec l’enseignement, entravant ainsi le développement, le perfectionnement de leur culture. Le philosophe Goyau a écrit à ce sujet quelques pages admirables dans son Irréligion de l’avenir (1886) et Barrès, aristocrate, leur a lancé plus tard cette épithète méprisante de “primaires”. Ils étaient ardemment républicains et farouchement anticléricaux ayant à batailler journellement contre le curé de la paroisse. Ils enseignaient un Kantisme dont les impératifs civiques et moraux se substituaient au catéchisme.

École Émancipée, syndicalisme et laïcité

Le divorce – inéluctable – naquit entre la bourgeoisie possédante et le prolétariat de plus en plus nombreux, conscient, combatif. L’école laïque, “pierre angulaire de la république”, ne devint bientôt qu’un thème, fort académique, de discours après banquet. On louangeait l’instituteur, mais on s’en méfiait. Les politiciens se servaient de lui, parfois, comme agent électoral, mais le dédaignaient. Sa situation matérielle, celle de l’école ne s’amélioraient guère. L’anticléricalisme ne paraissait plus être qu’un moyen de diversion aux revendications sociales.

Celles-ci se faisaient chaque jour plus pressantes. Les syndicats ouvriers se multipliaient et s’organisaient en dehors de toute ingérence politique. Alors se constituèrent (1904-1905) les premiers syndicats d’instituteurs. En 1910, parut L’École Émancipée, organe de cette fédération.

Ce bref rappel historique nous a paru nécessaire pour faire comprendre quelle fut la préoccupation constante des camarades qui successivement furent chargés de la rédaction de L’École Émancipée, quelle fut leur ligne de conduite continue.

Il fallait défendre la laïcité de l’école contre l’Église, il fallait la défendre depuis 1930 contre des attaques de syndicalistes passés au service exclusif d’un parti politique. Cette défense fut rigoureuse d’autant plus que la fédération et partant l’É.É. comptait surtout les instituteurs provinciaux, ruraux, pour lesquels la bataille laïque était une réalité, plus qu’une préoccupation idéologique. Que nos camarades n’attendent pas de nous des références, des citations trop nombreuses. Abonné à l’É.É. depuis sa fondation, nous avons pu suivre son combat semaine par semaine, pendant quarante années. Mais, deux guerres et des perquisitions ont passé sur notre collection de la revue. Au surplus il y aurait injustice à citer les uns, à oublier les autres, car c’est tous les camarades, rédacteurs habituels ou occasionnels, qui tour à tour, se lancèrent dans la bataille.

Un anticléricalisme nécessaire, mais pas suffisant

L’Église n’a jamais accepté la laïcité de l’école. Papes et évêques l’ont dénoncée en termes virulents, dont l’un des moindres affirmait que c’était une “peste”. Et les curés de renchérir dans leurs prônes et les maires cléricaux de créer de multiples difficultés aux instituteurs. Chaque année des incidents éclatent, dans divers départements par suite de l’intrusion cléricale à l’école. Si l’Ouest tient largement la tête, il n’en a pas le monopole. À Lavilatte, dans l’Ardèche, l’institutrice est condamnée pour avoir organisé dans sa salle de classe, une fête scolaire sans l’autorisation du Maire. C’est G. Serret qui réplique vigoureusement en réclamant “la révision des textes et des lois sur l’attribution des maires touchant l’école laïque” (É.É. 6 avril 30). D’une manifestation cléricale de Pont-l’Abbé en Finistère, c’est Baudot qui tire la conclusion (É.É., 9 Sept, 30) en affirmant la nécessité de contre-manifestations. Deux exemples typiques, dans un court intervalle de temps. Ils montrent la variété des moyens envisagés par les camarades pour parer à l’offensive cléricale : de l’action législative à l’action directe.

Une autre tactique cléricale, employée sur une grande échelle depuis 1919, c’est le noyautage de l’école, de ses maîtres, de ses organisations. C’est l’action des “Davidées” (3), celle de l’“Union des Membres catholiques de l’enseignement public”, ce sont les J.E.C (4). Contre cette action insidieuse, tenace, sournoise, l’É.É. s’élève avec véhémence. Déjà, avant 1914, une rubrique : “Laïcisons la laïque”, était ouverte contre “l’ennemi de l’intérieur”, et F. Bernard exerce sa mordante et fine ironie vis-à-vis de ceux qui sont les complices de l’Église.

Batailler constamment contre un cléricalisme tantôt agressif, tantôt patelin, batailler contre l’emprise politique du catholicisme est certes nécessaire. C’est la forme élémentaire de la défense laïque. Ce n’est pas suffisant. La politique ecclésiastique repose sur une philosophie de la révélation qui ne peut être celle de syndicalistes révolutionnaires. Il faut opposer à ces concepts transcendantaux une philosophie humaine basée sur la raison et le devoir historique. Et l’É.É. par la plume de Dommanget, d’A. Richard, de L. Roth, de signaler chaque fois qu’elle en a l’occasion, d’analyser les ouvrages d’exégèse et de critique religieuse.

De nécessaires clarifications

La carence, l’impuissance, la lâcheté, la complaisance de l’administration, du gouvernement, des partis politiques devant l’offensive, devant les prétentions cléricales sont impitoyablement démasquées. Démasqués, les prétendus laïques qui, sous un prétexte ou un autre, pactisent avec l’Église : Campinchi, Herriot, Kayser, Quermet et autres pontifes du parti Radical, anticléricaux farouches d’avant 1914, qui signent leur pensée d’eau bénite vaticane. Démasqué, A. Thomas qui, à la “Conférence internationale du Travail”, souhaite d’excellentes relations avec l’Église (É.É. Sept 1930), démasqué L. Blum qui dans une interview accordée à Sept revue dominicaine, affirme “l’identité de la doctrine socialiste et des Encycliques”. Démasquée, la politique de la “main tendue” de Thorez qui, par-delà les “frères catholiques”, vise à avoir avec soi la hiérarchie. G. et L. Bouët les fustigent en termes sévères, mais justes.

Nous avons sous les yeux le numéro spécial de l’É.É. consacré en juin 1938 à la “Défense laïque”. En pleine euphorie de “Front populaire”, les signataires de ces lignes, G. Bouët, Clémendot, Dufour, Dommanget, dénoncent le cléricalisme toujours menaçant, la carence des partis devant le combat nécessaire et définissent les moyens de défense laïque.

En 1930, le PC qui, auparavant avait fait preuve d’une agressivité particulière vis-à-vis de l’Église, accomplit un tournant brusque. L’École laïque est plus dangereuse pour le prolétariat que l’école confessionnelle, estime-t-il. Et J. Boyer qui dans l’É.É., décortiquait jusqu’alors, toutes les publications antireligieuses avec une intense délectation, ce même camarade écrit sa brochure L’école laïque contre la classe ouvrière. Bouët, Vaquez, d’autres, s’élèvent contre cette affirmation insensée. Certes, l’école laïque est loin d’être parfaite. Mais il n’y a aucune mesure de comparaison entre elle et l’école confessionnelle. L’école laïque vise par sa méthode, à former l’esprit critique, elle respecte la personnalité de l’enfant. L’école confessionnelle est d’esprit essentiellement dogmatique. Du reste, dans une grande mesure, l’école laïque vaut ce que valent les maîtres (L. Bouët), à eux donc de se pénétrer d’esprit prolétarien car “l’idée laïque ne peut se prévaloir contre le cléricalisme” (Marcelle Richard).

Défendre l’école laïque… et la transformer

Et c’est ici que le passé rejoint le présent. À quarante années de distance, ce sont exactement les mêmes problèmes qui se posent. L’offensive cléricale a repris, plus intense que jamais. Elle a abouti à des résultats appréciables. Ces résultats n’ont pu être obtenus que par l’abandon de l’idée laïque par tous les partis politiques, au lendemain de la Libération, alors que le régime Pétain avait fait la preuve patente de la collaboration de l’Église avec la pire réaction. C’est la conjugaison dans la confusion complète, inouïe, de la “main tendue”, de “l’esprit de résistance” et de la politique des “apparentements” qui a permis au cléricalisme de faire figure de vainqueur.

Il est dangereux d’une part de vouloir renouer “une tradition nationale”, qui ferait sa part au catholicisme dans l’école publique comme le désirait H. Chatreix dans son ouvrage Au-delà du laïcisme (1950). On ne fait jamais la part du catholicisme, ni celle de l’Église. Après eux, il ne reste rien.

Tout aussi dangereuse serait l’école que nous prépareraient les Staliniens s’ils prenaient le pouvoir. Ce serait également une école étroitement dogmatique, avec un dogme prétendument mais faussement marxiste.

Il faut prendre l’école laïque dans “son mouvement” (Dommanget), la défendre avec acharnement contre les retours offensifs du cléricalisme et pour cela compter, d’abord et exclusivement, sur soi, sur les instituteurs et leurs organisations. Il faut l’améliorer sans cesse pour en faire, dans un avenir plus ou moins proche, “l’école du prolétariat”. Mais celle-ci sera essentiellement “laïque” car l’enseignement de tout dogme religieux ou social fait que l’école n’est plus l’École Émancipée.

Albert Lapraz

(1) La loi Falloux, portant sur l’instruction publique et promulguée sous la IIe République, porte le nom du ministre de l’Instruction publique Alfred de Falloux. Promulguée le 15 mars 1850, elle aborde tous les aspects de l’éducation, à l’exception du supérieur, mais est surtout connue par ses dispositions sur la liberté d’enseignement laissant une place ample à l’enseignement confessionnel.

(2) Les lois Jules Ferry (lois du 16 juin 1881 et du 28 mars 1882) rem(3) Pour en savoir plus sur ce groupe créé en 1916-17 voir le rapport de Marceau Pivert au Congrès de la Ligue de l’Enseignement de 1930 : https://bataillesocialiste.wordpress.com/documents-historiques/1930-06-les-davidees-pivert/

(4) Jeunesse Étudiante Chrétienne : elle met fortement en cause plusieurs éléments de la loi Falloux.

La loi de 1881 prévoit la suppression de la rétribution scolaire : l’enseignement primaire devient gratuit, les frais devant être assumés par les communes et départements, au besoin par l’État. Celle de 1882 instaure l’obligation scolaire de 7 à 13 ans. Les programmes scolaires sont revus, avec la suppression de l’enseignement religieux et l’augmentation des disciplines obligatoires (ajout de la gymnastique, du dessin).

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