La part de l’enseignant·e dans une mise au point coopérative de texte libre

La part de l’enseignant·e dans une mise au point coopérative de texte libre

Vers l’expérience littéraire

Parmi les trois exemples présentés lors de la conférence, nous avons demandé à Pierrick Descottes, enseignant à Rennes, membre du Laboratoire de Recherche Coopérative de l’ICEM, une version écrite de son intervention, qui illustre comment, dans le cadre de sa classe de CM1/CM2, méthode naturelle d’apprentissage et coopération s’imbriquent (1).

Production initiale et présentation

Les moments de présentation de leurs œuvres par les enfants sont essentiels dans la dynamique d’une classe Freinet. Ils permettent une valorisation du travail et ouvrent à une montée en expertise par les retours coopératifs et souvent exigeants qu’ils suscitent.

Dans ma classe, la présentation des textes libres s’effectue sous deux formes :

1) La lecture par l’auteur·e face au groupe, avec questions-remarques et propositions. Moment classique en pédagogie Freinet.

2) Un dispositif que nous avons appelé Écritiques, pour les enfants qui préfèrent présenter leur texte sur papier, sans le lire devant le groupe.

Dès que trois à cinq textes sont proposés et au point, après avoir été toilettés et retravaillés avec moi en correction duelle, ils sont saisis à l’ordinateur et photocopiés sur une même feuille, une par élève. Les enfants ont la feuille sur leur table en arrivant le matin pour une première lecture individuelle (voir Écritiques n°6, ci-contre).

Les textes sont ensuite étudiés sur des séquences d’une vingtaine de minutes. L’auteur·e vient au tableau lorsque c’est au tour de son texte d’être étudié et analysé par la classe.

Ces moments d’échanges, je les conçois avec une visée littéraire, avec en tête la question : “Que peut la langue pour coller au plus près de mon intention ?”. Avec le texte sous les yeux, on peut procéder à une analyse beaucoup plus fine et circonstanciée. On peut aller au plus près des intentions, en amenant l’auteur·e à les expliciter.

Il se trouve qu’avec le temps différents enfants se sont emparé·es de ce dispositif en demandant au groupe une aide pour retravailler leur texte. Ils/elles n’en sont pas pleinement satisfait·es et avec Écritiques, ils/elles demandent à la classe de les aider à mettre au point ou compléter leur écrit.

C’est le cas de Mangudi pour son texte “La terreur de ma vie” (encadré ci-contre).

Transformation

Après une discussion intense et productive sur les enjeux du texte, Mangudi garde la main sur son projet en n’acceptant que les propositions qui lui plaisent. En l’occurrence, dans ce premier temps, le débat va se concentrer sur l’accroche, suite à la proposition d’Élias qui reprend à son compte la réflexion de Yousra qui avait tout de suite questionné le “Il était une fois…” banal qu’on retrouve dans de nombreux textes. Ainsi Élias suggère qu’on fasse tout de suite entrer le lecteur dans le rêve de Valentine, le personnage central du récit.

Ma part du maître, à ce moment-là, est de suggérer la diversité des accroches possibles, en fonction de l’intention qu’on veut donner au texte et en se référant au vaste répertoire de la littérature enfantine, et dans l’esprit continu de la Méthode naturelle d’écriture-lecture.

La proposition que choisit Mangudi permet de surprendre le lecteur, la lectrice et de donner un rythme plus rapide à l’histoire. Elle répond ainsi à sa préoccupation initiale.

Mutualisation

Nous passons à une phase d’écriture coopérative. C’est à Mangudi de distribuer la parole et de recueillir les propositions de reformulation. Je veille de mon côté à ce que la parole circule au maximum, avec l’idée de rendre l’échange vivant et en m’impliquant sincèrement dans la construction coopérative. Pour chaque écritique, comme pour chaque mise au point collective entreprise à l’initiative d’un enfant comme ici ou, le plus souvent, à l’issue d’une présentation de texte qui soulève une certaine effervescence dans les remarques et questions au sein de la classe, je ménage des lignes en pointillé sur la feuille à la suite des textes pour que les propositions retenues par l’enfant-auteur·e et écrites au tableau soient recopiées par chaque enfant sur sa feuille. Cette feuille sera collée à la suite de l’écritique dans le cahier d’étude de la langue de chacun·e. D’un point de vue pragmatique, cela maintient l’attention de tout le monde et je présente cette contrainte aux enfants comme le fait de s’imprégner de certaines formes d’écriture qu’ils/elles pourront éventuellement s’approprier et réinvestir, en les mettant “à leur sauce” personnelle.

La lecture comparée du texte initial de Mangudi et de la version finale issue de ce processus (voir page de droite) permet aussi de mesurer le chemin collectivement parcouru.

Institutionnalisation – évaluation – ancrage

À l’issue de ce travail, je renvoie donc à la liste des audaces et trouvailles (cf ci-contre) qui serviront de références à réinvestir par chacun·e. Cette liste est relue et complétée dès qu’une trouvaille ou une audace est relevée. J’ai le souci d’une imprégnation par le groupe appelé à y faire allusion régulièrement.

En l’occurrence, même si cela n’a pas été le cas ici, nous aurions pu aller à la chasse aux accroches originales dans les livres de la bibliothèque de la classe pour un échange collectif et une transcription d’accroches sur une affiche qui pourront donner des idées (avec le risque d’entraîner peut-être un nouveau formatage, avec des accroches convenues).

Dans les corrections duelles et autres dialogues d’écriture que je réalise ensuite, je peux faire aussi allusion à cette trouvaille avec chaque enfant, dès lors que les accroches redeviennent un peu banales.

L’évaluation et l’ancrage se mesurent dans l’écriture des textes libres à la suite de ce travail. (Cf exemples ci-contre avec quelques extraits de débuts de textes écrits dans les temps qui ont suivi cette séance).

Laboratoire de Recherche Coopérative de l’ICEM-Pédagogie Freinet

  1. Pour approfondir les questions spécifiques à la production de textes libres, on peut se reporter à La clé du texte libre, Pratiques et Recherches n°66, décembre 2017, aux éditions ICEM (sur clé usb).

La neige

Un froissement doux, un chuchotement monotone, mais expressif, presque syllabe, contre les volets clos, m’éveille progressivement: je reconnais le murmure soyeux de la neige.

Déjà la neige ! Elle doit tomber en flocons lourds, d’un ciel calme que le vent ne bouleverse point… Verticale et lente, elle aveugle l’aube, elle suffoque les enfants qui vont à l’école et qui la reçoivent nez levé, bouche ouverte, comme je faisais autrefois.

Colette

La terreur de ma vie

Il était une fois une fille qui s’appelait Valentine. Valentine avait dix ans, elle était en CM2. Elle avait hâte d’aller au collège. Un jour, elle fit un rêve tellement horrible qu’elle avait peur d’en parler.

Mais deux semaines plus tard, elle prit son courage à deux mains et raconta ce cauchemar à sa copine Élena :

– Salut Élena, comment tu vas ?

– Bien, et toi ?

– Ça va mal.

– Pourquoi ?

– Je te le dis mais tu ne le dis à personne, OK ?

– OK.

– J’ai fait un rêve assez bizarre.

– Comme quoi ?

– Tu vois, j’ai rêvé d’une fleur qui était en train de m’avaler et depuis ce jour, je ne veux plus m’approcher des fleurs.

– Il ne fallait pas me le dire. Maintenant, c’est moi qui ai peur.

– Mais c’est toi qui m’a dit de te le dire, non ?

– Oui c’est moi qui t’ai dit de me le dire mais je ne savais pas que c’était comme ça.

– OK, alors à demain.

– À demain.

La nuit tomba et les deux filles firent le même rêve. Quand le cauchemar fut terminé, les deux filles tombèrent de leur lit.

Mangudi

La terreur de ma vie

– Oh, oh, il faut que je couuure ! Elle va me dévoreeer ! Pitié ! Pitié !

– Réveille-toi grosse marmotte ! C’est l’heure d’aller à l’école !

– Et en plus de ça, elle parle et me prend pour une marmotte !

– Eh ! Oh ! C’est moi ! C’est maman !

– Elle se prend pour ma mère, en plus, dis-je à voix haute.

– Mais je suis ta mère !

Soudain, tout s’éclaircit et je vis ma mère à mes côtés.

Ce cauchemar m’avait fait tellement peur que je n’osai en parler à personne pendant deux semaines, jusqu’au jour où je pris mon courage à deux mains et le racontai à ma copine Élena :

– Salut Élena, comment tu vas ?

– Bien, et toi?

– Ça va mal.

– Pourquoi ?

– Je te le dis mais tu ne le dis à personne, OK ?

– OK.

– J’ai fait un rêve assez bizarre.

– Comme quoi ?

– Tu vois, j’ai rêvé que j’étais en train de me faire engloutir et depuis, j’ai très peur.

– Il ne fallait pas me le dire. Maintenant, c’est moi qui ai peur.

– Mais c’est toi qui m’a dit de te le dire, non?

– Oui c’est moi qui t’ai dit de me le dire mais je ne savais pas que c’était comme ça.

– OK, alors à demain.

– À demain.

La nuit tomba et nous fîmes le même rêve. Quand le cauchemar fut terminé, nous tombâmes de notre lit.

Je me réveillai dans un hôpital. Je ne me souvenais plus qui j’étais. Et là je vis une dame qui me dit qu’elle était ma mère.

– Ça va ma chérie ?

– Mais qui êtes-vous ? Je ne vous connais pas !

– En fait, tu as fait un rêve à voix haute que même moi, ta mère, je ne comprends pas. Tu t’es roulée par terre jusqu’à l’escalier et tu es tombée jusqu’en bas. Et je pense que c’est comme ça que tu as oublié qui tu es, dit ma mère éplorée.

Deux semaines plus tard, je racontai mon cauchemar à ma mère qui me dit :

– Je te comprends parce que depuis que je suis toute petite, moi aussi je fais des rêves comme ça dans cette maison parce que moi j’ai grandi ici.

Et deux mois plus tard nous déménageâmes de cette maison et je ne vis plus jamais ma copine Élena.

Mangudi

(après mise au point et suggestions de la classe)

Les enquêtes de Julie – 2

Ce matin, Julie se réveille. Bip bip bip bip !

– Ah oui ! Ah oui ! C’est aujourd’hui que je vais enfin aller chez Ilona.

Je prends tout ce que je peux. Une fois arrivée, je toque à la porte :

– Oui j’arrive.

La serrure se débloque.

– Je suis la première ?

– Non Julie, tu n’es pas la première ni la dernière. Je me suis fait cambrioler.

– Ah ! Je suis désolée. Je mène une enquête.

– Merci Julie.

– Attends, je n’ai pas encore trouvé le coupable.

– Je parie que c’est le marchand de pommes et Tomy.

– Ce n’est pas possible, ils sont en prison.

– Ah ! Ah ! D’accord ! Mais alors c’est qui ?

– Ben, je vais faire une enquête.

– Super Julie ! bravo !

– Merci. C’est parti.

Elles étaient à peine parties qu’elles entendirent un cri effrayant.

– Je monte. Toi, tu restes là, dit Julie.

Celle-ci trouva une dame en pleurs :

– Qu’est-ce que vous avez ?

– On m’a volé mon collier.

– Ne vous inquiétez pas, je vais le retrouver.

– Merci madame.

– Appelez-moi Julie.

– OK Julie, dit la dame.

Julie alla voir la mère d’Ilona. Elle lui dit :

– Est-ce que vous pouvez me montrer les pièces de la maison s’il vous plait ?

– Pas de problème Julie… Voici la cuisine… Et voilà, je vous ai montré toutes les pièces.

– Mais il y a une autre pièce là-bas.

– Rien d’important là-dedans. Pourriez-vous vous occuper de mon bébé ? Il s’appelle Didier et je ne serai pas longue.

– OK. 

– Alors Didier, ne bouge pas. Moi, je vais voir ce qu’elle me cache.

À ce moment, Julie vit tout ce qui avait été volé. Elle courut vite à la boulangerie.

Quelques minutes plus tard, au commissariat :

– Dites-moi qui est votre capitaine, demanda Julie.

– Non.

– Si vous ne voulez pas, vous resterez neuf mois en prison au lieu de cinq.

– Ah bon… OK. C’est la femme du marchand de pommes.

Quelques heures plus tard, elles sont allées en prison et quant à Didier, on lui a trouvé une nouvelle mère, beaucoup plus gentille.

Carla

Quelques exemples d’accroches de textes qui ont été écrits dans les moments qui ont suivi cette séance :

Dans un monde inconnu

Monsieur A rêvait d’aller à la plage mais il ne pouvait pas car il habitait dans le désert. Il n’avait même pas d’eau à boire, il ne savait pas quoi faire. Un jour il vit un chaman qui lui dit :

“- Que fais-tu ici dans ce désert ?

– En fait j’habite ici et je rêve d’aller à la plage mais je ne peux pas car il y a plein de route à faire”. […]

Mangudi

Un meurtre au palais

Ce pauvre jardinier ! Retrouvé mort ce matin, le cœur transpercé. Alabibi est chargé de l’enquête :

“- Où étiez-vous cette nuit ?

– J’étais de garde au palais du sultan. 

– Et vous ? 

– Pareil. 

– Et vous ?

– Pareil. 

– Eh ! Attendez ! Vous avez combien de gardes, Majesté ?

– Dix ! ” répond le sultan agacé.

Alabibi décide alors de questionner le capitaine des gardes. […]

Mattéo

Divorcés

Vous voyez sur la photo, là ? Au centre c’est mon petit frère Léo et moi Louise, à droite c’est ma mère Sylvie, à gauche c’est mon père Patrick. Mais ça c’était avant…

“- Bon Patrick il faut qu’on parle.

– Ok

– Je voulais te dire que je ne veux plus qu’on soit ensemble. Je te disais que je te quitte car on n’arrête pas de se disputer.

– Non mais tu es folle !”

Et moi Louise qui allait aux toilettes, j’ai tout entendu ! Et après, dans mon lit, je pleurais à chaudes larmes. […]

Carla

Une vie bizarre pour un jeu

Dans la peau d’un joueur de Minecraft

J’étais loin de ma maison, j’avais faim, j’avais passé toute ma journée à couper du bois. Bref, j’étais épuisé. Je devais trouver de quoi me nourrir ou un moyen de transport au plus vite quand soudain je vis un cochon. J’avais le choix : soit je le tuais, soit je me fabriquais une canne à pêche. Je choisis de me fabriquer une canne à pêche. Comme cela, je pourrais le guider sans le faire souffrir. Par chance j’arrivai chez moi avant la nuit. […]

Sacha

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