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Le malentendu

Sans jouer sur les mots on peut dire qu’il semble exister un malentendu sur l’interprétation de cette pièce.

 À travers la fiction, symbolique, telle celle des Justes, de Caligula, mais aussi, sur le plan romanesque, de La Peste, Camus veut nous transmettre un message philosophico-politique.

Or ni le spectacle ni le texte relu ne nous apportent d’éclairage satisfaisant.

L’œuvre date de 1943 ; c’est la fin de la seconde guerre mondiale. Camus a entamé juste avant elle en 1938 ses Chroniques Algériennes où il décrit la misère de la Kabylie et de l’Algérie toute entière et dénonce les responsabilités françaises dans ce délabrement pathétique et dangereux qui annonce une autre guerre, nourrit les ressentiments et plus obscurément la montée de ce qui plus tard deviendra le terrorisme islamiste et ses crimes internationaux. Malgré cette lucidité et une critique implacable de la politique coloniale il ne condamne pas résolument, au nom des principes, la colonisation.

Est-il aveuglé par son amour fou de cette terre qu’il ne veut pas quitter – mer et lumière – chantée tout au long de la pièce par Martha qui tue pour les atteindre ? Sans doute. “Martha : Mère est-il vrai que là-bas, le sable des plages fasse des brûlures aux pieds ? La Mère : Je n’y suis pas allée, tu le sais mais on m’a dit que le soleil dévorait tout. Martha : J’ai lu dans un livre qu’il mangeait jusqu’aux âmes et qu’il faisait des corps resplendissants mais vidés par l’intérieur. La Mère : Est-ce cela Martha qui te fait rêver ? Martha : Oui, j’en ai assez de porter toujours mon âme. J »ai hâte de trouver ce pays où le soleil tue les questions”.

On tombe là sur la première faiblesse possible de l’intrigue : le ressort de l’action – cette aspiration au soleil, à la mer – peut-il justifier (pas seulement éthiquement mais psychologiquement) tant de meurtres à répétition même si s’y s’adjoint celui de la misère ?

Au second degré, y aurait-il de la part du philosophe à travers la non-reconnaissance tragique de leur proche par la mère et la fille, et la dissimulation de celui-ci – sorte de mise à l’épreuve puérile du sentiment consanguin — la condamnation d’une inauthenticité mortifère : se montrer tel·le qu’on est en toutes circonstances évitant le pire ? On peut en douter dans la mesure où Martha quand elle apprend l’identité du visiteur affirme que la connaître n’aurait rien changé.

Cette obscurité nuit à la réception d’un texte difficilement détachable de l’ensemble de l’œuvre — une œuvre que notre génération connaît peu ou prou, ce qui n’est pas le fait des suivantes.

On peut interroger la troupe sur le choix de ce répertoire énigmatique. Quant au travail qu’elle a accompli, il est méritoire.

Plus gênante est une faute de mise en scène : pourquoi prêter à la Mère qui va se présenter à l’inconnu comme plus âgée qu’elle n’est et donc inoffensive, ce débit exagérément ralenti, improbable voire ridicule, et ceci même dès le début, face aux spectateur·trices, avant l’apparition du fils ? Faute redoublée du fait qu’à d’autres moments, dans le tête-à-tête avec la fille, l’actrice malgré elle, reprend le rythme normal d’élocution avant de l’étirer à nouveau.

Pour l’interprétation, hormis ce malencontreux détail gênant, elle est juste, particulièrement convaincante pour Martha.

Celle de Maria est plus terne et la tenue de l’actrice trop moderne par rapport aux autres personnages, trop légère pour le sujet… et guère seyante. De menues choses à reprendre donc.

Envisagée plus généralement, la perplexité provoquée par le contenu de l’œuvre se fait plus lourde à porter dans l’incertain climat actuel. Pourtant certaines répliques l’éclairent.

Ainsi cette réflexion de Maria sur les rapports entre les genres : “Non les hommes ne savent jamais comment il faut aimer. Rien ne les contente. Tout ce qu’ils savent, c’est rêver, imaginer de nouveaux devoirs, chercher de nouveaux pays et de nouvelles demeures. Tandis que nous, nous savons qu’il faut se dépêcher d’aimer, partager le même lit, se donner la main, craindre l’absence. Quand on aime on ne rêve à rien”.

Et redonnant du sens à nos luttes dans ce monde absurde, le constat de la Mère à la fin :

  • Martha : “Ne m’avez-vous pas appris à ne rien respecter ?
  • Oui mais moi je viens d’apprendre que j’avais tort et que sur cette terre où rien n’est assuré, nous avons nos certitudes”.

Marie-Claire Calmus

  • Le malentendu, texte d’Albert Camus, par le Collectif des Huit Points. Mise en scène de Hao Yang.
  • Au théâtre Darius Milhaud, 80 allée Darius Milhaud.  Paris 19. Prochaines représentations le 27 et 28 février 2022.